Les wagons du transcanadien

Le transcanadien

6 septembre

 

8 : 00. Nous sommes à bord du train, entre Capreol et Gogama. La nature nous entoure, dans des bras de lac, de vastes forêts de sapins et de bouleaux. Le soleil s’est levé à six heures trente, faisant face à la pleine lune. Le train s’arrête un peu partout, et comme au milieu de nulle part. Dans une forêt déserte, on aperçoit quelques maisons en bois, des baraques, une barque. Et le train repart. La plupart des gens sont encore endormis. La vue est belle, apaisante, mais les vitres sont sales. Les fauteuils sont assez confortables, bien qu’un peu rudes — comme le service. Couvertures et coussins sont fournis. Le chocolat chaud à deux dollars est fait avec du lait en poudre. Nous avons avec nous de quoi nous réchauffer  :  Nutella, pain aux raisins, fruits, cookies, barres céréales, fromage, pâté. Espérons que cela suffira pour quatre jours.

 

Les toilettes, pour l’instant, sont assez propres. Il n’y a pas d’endroit pour se laver. Le voyage en classe économique comporte trois parties : le wagon « panoramique » (toit vitré et sale), le wagon pour manger, jouer, lire… et le wagon où nous dormons, équipé de fauteuils. Rien à dire de particulier sur les gens qui nous accompagnent dans ce voyage ferroviaire. Des familles, des couples, des personnes seules. La majorité est des personnes âgées. Nous mangeons face à une petite famille — deux adultes, deux enfants. Ils parlent anglais. Le père a une barbe qui camoufle presque totalement son visage. Il porte un béret, des chaussures en cuir marron avec chaussettes noires portées hautes, un short et une veste en jean. Ils ont tous des taches de rousseur, la peau très blanche et les cheveux vénitiens. Ils ressemblent à une famille de scout. Tout est très calme — sauf le bruit des rails et les vibrations des vitres. Le train est une juste ponctuation dans un voyage.

 

14 : 00. Les voyages en train ont quelque chose d’interminable, mais cet interminable est rassurant. Le Canada offre d’interminables étendues d’eau, d’interminables forêts de bouleaux, et quelque part, la mesure du temps, dans les feuilles d’un arbre orange ou des fougères rougissantes. Cette espèce de voyage sans fin dans un lieu confiné, dans un réduit, n’est pas une torture. Cela ressemble plutôt à l’espoir que les choses continuent telles qu’elles sont, incessantes, que le balancement qui fait rêver et dormir, qui nous soumet à son propre mouvement et nous y berce, se poursuivre jusqu’au point le plus beau. Vancouver ? Du moins jusqu’à la mer, l’océan qui, plus encore que la forêt, fait croire en l’infini. On ne vit pas plus intensément que lorsqu’une force nous fait avancer, tandis que nous restons au même endroit, que lorsque le train, cette force, nous permet de voir le soleil se lever, le soleil se coucher, la nuit tomber, nous permet de voir l’échange entre la lune et le soleil, et de vivre selon leur rythme, sans n’avoir rien d’autre à faire que de les regarder influer sur un paysage sans cesse différent et inconnu, bien que semblable.

L’automne commence à faire son apparition, mais je pense que nous n’aurons l’occasion que d’en voir des bribes sur quelques arbres en avance, et que le Canada aura été pour nous un été lumineux.

 

21 : 00. Les hôtesses ont définitivement l’air d’être des matonnes, et le train a aussi l’air d’une prison. Le lâcher de passager dans la nature canadienne — ou plutôt dans les trous perdus, villes fantômes du centre du Canada — a aussi quelque chose d’effrayant. Étrange effet que celui de se retrouver sur le même chemin poussiéreux d’un hameau canadien qu’une centaine de personnes disséminées un peu partout (et surtout dans le seul vestige : l’épicerie) comme une invasion de zombies — en train de marcher, fumer, s’étirer, prendre des photos devant la seule attraction touristique : un panneau peint dans lequel on peut mettre sa tête sur le corps d’un bonhomme de neige. Nous venons de reculer d’une heure ; il fait totalement nuit. Difficile de s’endormir lorsque la seule activité de la journée a été de faire la sieste, ou d’explorer toutes les possibilités de la vie sur un fauteuil : contemplation, lecture, collages, écriture, alimentation.

Rien qui ne puisse vraiment nous distraire dans ce train, si ce n’est le bruit des clés dans les poches des pantalons larges et bleus des hôtesses-matonnes, le rire de quelques enfants, le ronflement de la voisine de devant, et nos quelques jeux en réserve (qui consistent en des blagues douteuses auxquelles Loïc et moi rions sur le compte de la complicité). Le Canadien est un train qui prend son temps, c’est le moins qu’on puisse dire. Il va à quarante-cinq kilomètres-heure et s’arrête un peu partout — là où l’on ne soupçonnerait pas l’existence d’une seule cabane. Je suis toujours ravie de ce ralentissement dans nos vies, mais je me demande si je sortirai de ce long trajet monotone fatiguée, ou ressourcée.

 

7 septembre

 

7 h 20. Deuxième jour. Le paysage au réveil est sensiblement différent. Moins de lacs, plus de plaines, et toujours un soleil rouge, des arbres hauts et fins, quelques feuilles orange, et surtout, sous les nuages dorés, de la brume très pâle, du brouillard très profond. Ces visions ressemblent à celles des peintures de Monet ou de Whistler, et elles ressemblent aussi à l’état dans lequel nous plonge le voyage en train. On regarde au fond de soi, sans y voir autre chose, peut-être, que des paysages tranquilles, familiers et étrangers à la fois : une brume dorée.

 

9 : 44. Avec quatre heures de retard, nous traversons la frontière entre l’Ontario et le Manitoba. Comme nous l’annonce le commandant de bord après avoir habillement joué du « tchou tchouuuu », nous quittons les rochers et les arbres pour les prairies canadiennes. Nous passons devant le poste-frontière qui est une cabane en bois avec un panneau en bois où il est écrit en lettres majuscules : MANITOBA.

 

15 : 12. Le commandant de bord annonce de nouveau un changement d’heure. Il est 14 h 12.

 

16 : 07. C’est la première fois depuis que nous avons quitté Toronto que le temps est pluvieux. J’ai l’impression d’être entre Lyon et Paris, sur une distance inépuisable où champs de blé, champs de maïs, champs de joncs et prairies vertes se partagent l’espace. Nous dormons à longueur de temps et ne pouvons guère faire autre chose, car nous n’avons comme jouet que du papier et des crayons, et que le train bouge tellement que même écrire devient l’activité la plus délicate (avec celle d’uriner). Les rencontres se font rares, les habitants des deux wagons sont d’allure sympathique, mais réservée. Sauf une femme qui rit à tout bout de champ comme la mère dans Seventy Show, et son mari qui raconte à tout le monde la même histoire : « You know, I use to be a pilot and… ». Quant aux autres wagons, ils sont réservés aux joueurs de golf, aux porteurs de polos roses, de shorts blancs et de boucles d’oreilles grosses comme des boutons de manchette — nous n’avons donc pas l’occasion de les croiser, étant donné la compartimentation des richesses.

 

17 : 00. Nous entrons dans le Saskatchewan.

 

20 : 00. Le train ressemble à une vie de chat (d’appartement). Dormir, manger, et, de temps en temps, lorsque quelqu’un nous ouvre la porte, aller gambader un peu, avant de retourner manger, dormir, se cocooner lascivement.

 

8 septembre

 

7 : 30. Arrivée à Edmonton.

 

Le soleil, jaune vif, éclaire l’horizon d’une ville qui ressemble, de loin, à une autre. Buildings. Quelques plaines. Des avions passent au-dessus de nous. J’aime le train parce qu’il nous fait toucher aux distances réelles (je veux dire plus proche de notre échelle humaine : le corps). Il prend le temps de parcourir, et nous montre combien le Canada est grand, combien il est vide de présences humaines. Il s’arrête très souvent, à chaque « city », qui est considérée comme telle, semble-t-il, à partir du moment où il existe sur un bout de terrain, sous les arbres, au bord d’un lac, une caravane, une cabane, une maisonnette. C’est l’heure de prendre notre petit-déjeuner.

 

10 : 48. Le train s’est arrêté au milieu de nulle part. Je viens de finir la lecture de La promesse de l’aube. Terminer un livre et refermer sur la dernière page la couverture est toujours quelque chose d’émouvant. J’ai pleuré, juste un peu, par tristesse et par plaisir. Je pleure toujours quand je lis une vie, surtout lorsque cette vie est morte. Je pleure que la mort arrive à vivre encore dans ces lignes, qu’elle encense la vie tout en laissant entendre son absolue supériorité, son air imbattable. Ce récit raconte un peu l’impossibilité, radicale, de la vie. Mais il dit : « j’ai vécu ». Il a des accents qui me touchent, parce qu’il parle de Toulon, de la grande bleue, d’Aix-en-Provence, de Paris, il me parle comme à tous ceux qui font l’effort de se reconnaître, dans un arbre, un rocher, une page, un prénom. Il parle de la mer, et de la mère surtout — et le fait de voir le train passer à notre droite (raison de notre suspension dans le temps), me rappelle que c’est chacun son tour et que rien, vraiment, ne peut être vécu en même temps, que le vécu dont parle si bien Romain Gary est bien la plus indéniable solitude. La plus infinie. Il parle de liens, mais il a beau écrire, on sent bien que chaque chose, chaque lettre, vit séparément, que tout est détaché — que le « tout » n’est pas un, que le cordon ombilical n’existe que dans un sourire tendre, mais triste — déjà absent.

 

10 : 58. Le train repart. Il gagne de la hauteur.

 

17 : 20. Nous continuons de traverser les Rocheuses, depuis douze heures. La vue est superbe, et l’ambiance dans le train d’autant plus calme qu’il semble se refléter sur chacun, si ce n’est la surprise, une sorte d’hébétement généralisé. Il plane une ombre qui est celle des nuages, à la limite de la brume, des forêts foncées et des sommets enneigés. Les troncs sont noirs, le soleil, quand il apparaît, éblouissant. Je pense à « La promesse de l’aube » et je me dis, les paupières fermées absorbant la lumière, que l’ultime promesse est celle de la vie, que la promesse, c’est la vie, et qu’elle n’est tenue que dans la mesure où elle mène à la mort. La promesse de vivre est la promesse de mourir. L’enjeu même de la promesse est un devenir qui, sûr de lui-même, affirme tout en se dérobant au temps. On ne sait pas où ni quand. Le voyage a aussi quelque chose d’une promesse dont on ne sait ni l’enjeu ni l’extinction, une promesse que l’on vit. Qui prend son temps. On nous annonce des chutes dans les haut-parleurs. La nature tient ses promesses : celles de fournir à l’homme tout ce dont il a besoin pour s’émerveiller.

 

20 : 40. Nous entrons en Colombie-Britannique. Nouveau changement horaire : il est 19 h 40.

 

9 septembre, Vancouver.

 

6 : 40. Réveil dans les brumes canadiennes à quelques heures de l’arrivée. Les montagnes se découpent dans le ciel, superposées les unes aux autres dans une perspective diluée, de la plus foncée (la plus proche) à la plus claire (la plus éloignée). Nous longeons toujours l’eau. Le paysage étale sa blancheur. Chevaux et vaches noires et blanches animent les prairies. Les granges sont toutes allumées, les paysans, déjà levés (et certainement depuis longtemps). Le soleil commence à peine à distribuer aux lieux leurs couleurs. Je pense qu’elles resteront timides, car le temps est à la pluie.

 

8 : 45. Arrivée en gare de Vancouver, sous une pluie généreuse. Il y a trop de nuages pour apercevoir autre chose qu’une ville haute et grise. Nous discutons avec Luco, ancien policier, depuis dix ans au service de Via Rail, un Haïtien qui parle avec gaité, du temps, de sa petite fille de huit ans qui faisait sa rentrée des classes hier, et de sa ville, Vancouver. Il nous appelle « les Français », et trouve nos prénoms très originaux. Il a passé son enfance à Montréal — c’est pourquoi il est bilingue. Il n’a jamais été à Haïti. Quand il prend ses vacances, il préfère (semble-t-il confier à des « aventuriers ») aller dans des complexes touristiques avec formule tout compris. Le prochain voyage, ce sera au Mexique. Il nous offre du jus d’orange (une brique entière), nous demande si nous avons besoin d’autre chose… Il veut prendre soin de ses Français voyageurs ?

 

9 : 45. Arrivés à l’hôtel, trempés.

 

Il faut attendre 14h pour qu’une chambre se libère, dans l’hôtel bon marché que nous trouvons. En attendant, nous mangeons des fruits secs dans le couloir.

 

22h. Nous regagnons notre chambre poussiéreuse le ventre plein d’un énorme kebab, après avoir marché quelques heures dans Vancouver, plus précisément le long du superbe Stanwey park. Les arbres roussissent décidément de plus en plus, et le mariage entre la ville et la nature est très beau. Vancouver est faite d’une rencontre entre la recherche architecturale humaine, les montagnes fournies de sapin, le sable, le pacifique dont la froideur est tempérée par les lumières qui s’y reflètent – entre buildings et paquebots. Nous avons été surpris par un phoque sortant la tête de l’eau comme une lunette de sous-marin, et comme par curiosité, un héron, droit et fier, et un montréalais qui nous a demandé du feu avant d’entamer une partie de dockers. Vancouver est envahie par les mendiants. Elle est aussi restée envahie par le brouillard toute la journée, se transformant en ville basse. Nous avons passé la matinée à la bibliothèque. Cela m’a rappelé combien j’aime les bibliothèques. Ce sont, dans quelle ville que ce soit, des lieux de paix. D’ouverture, d’étude, de méditation. C’est un espace réellement partagé. Je le répète: j’aime les bibliothèques, surtout celles, immenses, des grandes métropoles. Accessibles, bien faites, idéalement généreuses. Maintenant, il faut réfléchir à ce que nous allons faire demain.