Keith, Christelle et leur fille dans la boutique de la rue saint Denis

Keith, Christelle et la boutique de la rue Saint-Denis

Loïc a un père, qui a un frère, qui a une femme, qui a une sœur, qui a une fille : Christelle. Belle rencontre à Montréal, dans la boutique de la rue Saint-Denis, « Le mas de Provence », où travaillent Christelle et Keith, trente-trois ans. Keith est guadeloupéen, il a émigré à Montréal alors qu’il était encore étudiant en biologie. Christelle vient de Marseille et a émigré à Montréal avec son premier amour. Cela fait onze ans qu’elle vit ici. « Le Mas de Provence » est sa seconde boutique. Joli refuge à cigales, nappes, meubles, tissus, savons, tabliers et serviettes, mille et une choses qui sentent la lavande, et qui sont faites sur mesure, avec soin (ce qui marche le mieux ? les nappes en coton cirées, surtout les oranges et rouges). Pour ce qui est des meubles en pins, la clientèle est jeune, entre trente et quarante ans.Chez Keith et Christelle, tout est blanc. Ils ont emménagé dans l’appartement de la rue Drolet (qui appartenait, au XIXe siècle, à cet homme) il y a un an. L’appartement est tout en longueur, très spacieux, avec peu de meuble. L’opposé du magasin qui se trouve à quelques pas. La plus belle chambre, lumineuse, rose et immense, est celle de la princesse Maé, jolie métisse de six ans. Les parents dorment au ras du sol, dans la chambre bleue. Le salon est équipé d’un canapé noir, au-dessus duquel se trouve une grande photo de Londres. En face, la télé. Nous mangeons les lasagnes et le gâteau au chocolat (recette du livre de Maé) sur la table en bois carré, dans des assiettes en plastique fleuries, sur des chaises en pin vertes et blanches.

 

Nous discutons longtemps, notamment du mode de vie guadeloupéen. Machisme dénoncé, machisme argumenté. La blanche aux yeux noirs ne supporte pas la séparation des hommes et des femmes. Le noir aux oreilles percées justifie la séparation par une différence d’intérêts qui ne se discute pas. Devant le « pater », nous explique Keith, les règles ne sont plus les mêmes. Difficile pour une femme européenne d’accepter ce renversement de situation, du à un déplacement géographique, une présence masculine, la présence paternelle.

 

Le petit K-One est né il y a deux mois. Il est on ne peut plus discret. Et le père sourit discrètement quand la mère explique l’origine du prénom en levant les yeux au ciel. Ces deux-là forment un couple amusant, assortis dans les couleurs mêmes de leur conflit. Homogénéité de leur ouverture d’esprit, de leur générosité. L’un est très “cool”, répond à ce que les locks appellent. L’autre est fraîche, dynamique, affirmée. On ne s’ennuie pas. On est heureux d’avoir pu faire une sorte de “repas entre amis” improvisé, alors que nous sommes loin de ceux que nous avons appris à connaître, avec qui nous avons partagé tant de bons petits plats français… Il fait vraiment très froid, l’écriture me fait passer le temps en me faisant revivre les journées précédentes, mais cela ne suffit pas à me faire oublier la désagréable situation de  l’attente, de transit – de la nuit blanche forcée.

 

1er septembre, Montréal.

 

20h50. Prêts à partir pour Niagara Falls, via Ottawa et Toronto. Il fait nuit, la lune est presque pleine, et nous venons de quitter l’ambiance chaleureuse de la maison et de la boutique provençale de Keith et Christelle.