Le Bayon à l'occasion de la fête de Bouddha

Le Cambodge dans les yeux d’Angkor

29 avril, Angkor.

 

12 : 30. Sous la pluie, un parasol nous protège. Du riz à l’ananas dans le ventre. Très bon. Des plats annoncés à 4 USD, négociés à deux. Derrière moi, l’un des nombreux temples d’Angkor. Et la rencontre entre le prestige passé et la ruine présente, les squats et les poubelles, les restes d’un feu, les habits qui sèchent, les vieilles bicyclettes, le stand où nous mangeons. De voir la vie qui entoure les temples d’Angkor, huitième merveille du monde, questionne beaucoup sur la nature du Cambodge. Les enfants se lavent lorsque la pluie dévale les pierres érodées. Les familles sont installées là, pleine vue sur l’apogée de leur royaume… en ruine. Une vieille dame ramasse une à une les milliers de pailles laissées là par les ouvriers, les visiteurs, les locaux. Nous allons repartir sous la pluie, découvrir encore tous les mystères d’Angkor.

 

16 : 30. Un nouveau mystère a surgi. Pourquoi les moines jettent-ils leurs bouteilles d’eau vides par les fenêtres de leur van ? Je les vois se faire prendre en photo, répondre au téléphone, boire du coca et fumer à l’abri d’un temple, face à Bouddha, et cela me fait encore sourire. De les observer ignorer l’environnement me choque. Comment peut-on être aussi différent ? Comment un bouddhiste européen peut-il être aussi opposé à un moine cambodgien ? Je me souviens de ce Hollandais rencontré à Kuala Lumpur, Yann, adepte de la religion bouddhiste, qui s’est penché pour ramasser une feuille dans le parc national du Taman Negara, et a aussitôt remercié la nature de le laisser prendre cette feuille. Il y a des choses qui m’échappent — vraiment, je voudrais être capable de comprendre. J’ai mes propres lacunes, et je ne peux (et dois) excuser ce fait que par l’évidence de la pauvreté. Je vois que les projets de restaurations sont en majorité français, depuis la redécouverte du site, que les Japonais sont sur le chantier du Bayon, que les suisses restaurent le Bantey srei, je vois que les pays riches investissent dans la mise en valeur du patrimoine cambodgien. Je devine que les Cambodgiens pillent leurs propres richesses, dans l’espoir d’en tirer un profit personnel : mais où sont passées toutes les têtes des statues ? Je vois que les Cambodgiens sont pauvres, et que les dollars reversés chaque jour pour le droit d’accès au parc archéologique n’arrivent pas dans les boîtes aux lettres locales — ou très peu. Que l’apogée touristique d’Angkor ne profite pas beaucoup aux véritables héritiers culturels des Khmers, si ce n’est que le site, attirant une foule d’étrangers, donne beaucoup de travail (donc d’argent) aux habitants de Siem Réap. Je constate aussi que beaucoup d’efforts sont faits pour que l’artisanat khmer reprenne. Je sais aussi que le pillage n’est pas qu’une affaire cambodgienne, je lis l’exemple parfait pour l’illustrer à l’exposition du Bantey Srei : « l’affaire Malraux »…

 

Aujourd’hui, c’est la fête de Bouddha, la « conjunction with Visakbochea 2554th day ; the day the lord Buddha was born, the same day he received enlightenment and the same day he passed on to Nirvana », dit Samdech Chaufea Veang Kong Som Oi, deputé, premier ministre, ministre du Palais Royal, président de la commission du « trail of civilisation and Performance 2010″. Nous tombons donc au bon moment pour visiter Angkor ! Et pour découvrir encore d’autres aspects de la culture cambodgienne… Les officiels, les huiles, le premier ministre, sont là. Juste devant la scène où s’apprêtent à danser sept pays : Cambodge, Malaisie, Philippines, Corée, Inde, Chine, Brunei — on nous donne un programme avec l’histoire de Bouddha et un sac cartonné illustré. Un peu plus à droite, des sièges pour les « privés ». Là où je me trouve, le panneau « tourist ». Beaucoup plus loin, les locaux qui, n’ayant pas obtenu le « pass cambodgien spécial » (quels sont les critères ?), n’ont droit ni aux sièges ni à la vue sur la scène. Les écrans géants qui rediffusent en direct le spectacle leur tournent le dos. Je suis surprise qu’Angkor, l’un des lieux les plus touristiques et prestigieux au monde, soit au centre de tant de remises en question, qu’il n’échappe pas à l’empreinte de son pays, qu’il ne soit pas « coupé du monde » (que chaque temple représente, d’ailleurs, dans sa structure, Angkor Vat en étant l’exemple le plus parfait). Qu’il soit coupé du monde — la comparaison est étrange — comme le sont les aéroports internationaux, si semblables, des bulles isolées, des lieux neutres. Angkor est loin d’être le recueil de photographies auquel je pensais, que j’ai consulté une centaine de fois. Angkor est une expérience — tant mieux. J’observe les locaux être parqués derrière les enceintes du temple du Bayon ; nous venons d’être déplacés au premier rang, le plus près des tribunes royales. C’est ça, d’être blanc.

 

00 : 00, Siem Réap Les festivités ont pris fin il y a moins de deux heures, nous avons eu le temps de manger dans un boui-boui (encore délicieux), de nous faire proposer de la drogue, d’acheter deux litres de pepsi au citron, de se rendre compte que, sous ses airs sympas, le gérant ou/et employé de la pension où nous logeons est un fourbe (ou du moins qu’il a un toc avec le rendu de monnaie sur les dollars en riels : bien qu’il ait des dollars, il insiste pour refourguer ses riels en assurant qu’il n’en a pas « c’est très embêtant »), de venir à bout des huit kilomètres entre le Bayon et Siem Réap, ce qui fût une formidable expérience : Premièrement, parce que nous étions à bicyclette. Deuxièmement, parce qu’il faisait nuit. Troisièmement, parce que la dynamo faisait le bruit de cinq casseroles traînées par terre sans pour autant fonctionner. Quatrièmement, parce que la circulation était exceptionnellement dense, vivante. Parce que les gens sourient, saluent, parce qu’ils vous regardent avec insistance, sans agressivité, amusés, intrigués, gentils, parfois moqueurs. Vous partagez la route avec eux, les familles entières à mobylette, les tuk-tuk, les pick-up où sont rangées presque par ordre alphabétique (ou généalogique) 50 personnes, les véhicules hybrides, tracteurs-charrettes-mobylettes, témoignant d’une grande capacité à créer, réutiliser (étonnant qu’ils ne fassent donc pas le tri sélectif…), redonner vie aux objets, les mobylettes-montagnes, surchargées en paniers, noix de coco, envahies de ballons-animaux. Vous partagez la route avec eux : c’est un plaisir. Cinquièmement, parce que nous venons de quitter le site le plus beau et éphémèrement magique de notre disque dur interne, de notre jeune rétine. La fête de Bouddha a été le prétexte à un joli divertissement, que les Philippines ont réussi à transformer en réflexion sur la condition humaine, bien que leur performance soit restée très énigmatique. Je vote, pour moi, comme ça, pour la Corée, qui a dansé les joies de l’amour (classique). Juste après, les Philippines entrent en scène, au son d’un glas qui ne cesse qu’à la fin de la représentation. La « danse » s’achève comme elle a commencé : coups de fouet, lenteur, corps rampants, dos courbés, visages recouverts d’un tissu noir serré au niveau de la gorge, croix du Christ dans les mains… Pourquoi les Philippines ont-elles choisi un tel thème ? Se renseigner sur les Philippines. Inquiétant. À la fin, le premier ministre fait un discours (en cambodgien). Le feu d’artifice est lancé, agressif, immédiat, sans aucune « subtilité ». Derrière, le Bayon est magnifiquement éclairé. Je m’en approche lorsque les feux ont fini d’être tirés (comme des coups de fusil). Des Moines occupent l’entrée. La lumière dorée pénètre les murs, donne un relief puissant à l’architecture khmère. Nous faisons le tour du temple à vélo, alors que la pleine lune se découpe dans le ciel dégagé, que deux puissants rayons de projecteurs se croisent au sommet du Bayon, que les bougies apparaissent de plus en plus nombreuses dans le ciel noir, portées par leurs montgolfières de papier comme de nouvelles étoiles éphémères, mouvantes, chaleureuses, féeriques. Cette image, j’en suis sûre, restera l’une des plus fortes de mon existence rétinienne. Le temple aux 216 visages, lumineux et sombres, recoins creusés par la lumière, profondeur appuyée par les éclairages, rides de ruines puissantes, accentuées par la nuit sélective, corps musclé et mystérieux, labyrinthique, presque effrayant (trop noir à l’intérieur), sous la voûte céleste guidée par la pleine lune, si blanche, forme triangulaire accentuée par deux rayons bleutés géants radoucie par la présence mouvante et poétique de dizaines de lampions partis s’aligner, pour l’œil humain seulement, avec les étoiles, des flammes comme des groupes d’oiseaux créant des formes aériennes, légères… merveilleuse soirée.

 

30 avril, Siem Réap. 21 : 00. En pleine digestion.

 

Deuxième jour à Angkor, passé à pédaler, la dernière heure, sous une pluie torrentielle. Visite du fameux Ta Phrom, envahi par la jungle. Je dirais même plutôt, visite de la jungle envahie par les pierres taillées. Le mélange est saisissant, parfait. Nature et culture, force naturelle et puissance humaine. On dit beaucoup qu’ici la jungle a repris ses droits, la nature, triomphé. Il me semble que le combat s’est soldé par un accord, et que la végétation partage les lieux avec le temple. La présence humaine (les ouvriers) déterre, mais laisse vivre l’arbre ici. La pierre résiste, se laisse enlacer : revient à son premier état. Mais ne peut plus mentir : un visage y est sculpté. Le Pre Rup offre un visage très différent, clairsemé, clair tout court, entouré de jungle, mais loin, très loin. La structure de brique diffère de celles des temples qui ne sont que de pierre. Ses escaliers sont vertigineux, ses éléphants bien proportionnés. J’adore ses éléphants. Ils gardent la vue sur l’horizon vert, leurs yeux ne sont que de très légères entailles dans la pierre grise. Les portes de pierre m’intriguent, dans tous les temples. Des portes qui ne s’ouvrent pas, mais enferment pour l’éternité. Le long de la route qui mène de temple en temple, les balayeuses, les policiers, les enfants (pour certains tout nus), les chercheurs de clients (HELLO ! LADY ! LADY ! OK SOMETHING TO EAT ?!!!), les palmiers, les cocotiers, les vaches aux grands yeux noirs et aux grandes oreilles, corps maigres, la terre rouge, la poussière, les touristes en tuk-tuk, les taxis, les chiens, les vendeurs de cannes à sucre. Le long de la route, la vie. Angkor est vraiment un site à part.

 

Vers 16 : 30, nous nous rendons sur la petite montagne du Phnom Bakeng. Il y a foule. Nous redescendons. Angkor vat est plus calme, se vide petit à petit. La lumière du couchant pénètre à travers les barreaux sculptés, ou entre à travers les fenêtres carrées libérées de ces barreaux. Une femme s’agenouille devant Bouddha, la fumée de l’encens qu’elle tient dans ses mains, contre son front, vient rencontrer la lumière qui disparaît. Le soleil rougit un peu, mais le nuage de pluie arrive. Un chien, ombre noire, passe. Je le photographie. Nous repartons sous le nuage gris anthracite, qui emmène avec lui la pluie.