Grace, Porto Alegre

Victoria, le grand frère, la mère et l’immeuble d’en face

7 mars, Porto Alegre.

 

Nous sommes arrivés hier au Brésil, après avoir laissé mes parents dans la jungle hispanophone, à sept heures à Porto Alegre où Victoria nous attendait à la sortie du bus. Sa mère nous a conduits chez elle en parcourant rapidement la ville. De grands yeux bleus, cheveux auburn et frange rétro : j’ai tout de suite deviné, sous son rouge à lèvres et sa robe noire, une femme du milieu de la mode. En rentrant dans la seule maison qu’il reste au milieu des buildings, des chiens nous accueillent — le grand frère, qui vit dans le garage, est dresseur. La maison est remplie de bibelots, sûrement de valeur, d’objets dentelés, de tapisseries roses, de meubles ornés, de tableaux, et surtout, de machines à coudre anciennes, de tissus, de bobines multicolores, de chutes, de vêtements et d’accessoires minutieusement pensés. Le lieu est chaleureux. Victoria nous prête sa chambre, petite, le plafond peuplé d’étoiles, différentes lampes pour l’éclairer, dessus de lit hindou, carte du monde au mur, encadrée, bérets, écharpes, livres éparpillés. À douze heures trente, nous avons rendez-vous dans l’immeuble d’en face, pour la réception d’avant-baptême. Quasiment toute la famille de la mère de Victoria vit dans cet immeuble, qui fait immédiatement face à la petite maison rose. La bonne nous ouvre, le chauffeur, pour un jour, devient serveur. Nos verres ne seront plus jamais vides. L’appartement, dont les murs sont remplis d’assiettes peintes venues de différents pays, et de tableaux bigarrés, n’est pas immense, mais parle quand même d’une fortune. Je ne m’y sens pas à l’aise. Les gens parlent portugais. Pour la première fois, je ne comprends absolument rien. La propriétaire et son mari, ayant fait leurs études en France, parlent français. Elle a un œil divergent et l’autre qui vous regarde avec attention. Elle est professeure de sémiologie, et porte un sweat léopard. Elle est forte. Lui, portugais, est petit et fin, de grosses lunettes carrées, une grande barbe, un polo noir et un jean. Il décide de nous tenir compagnie pendant le repas, pendant que s’affairent dans l’invisibilité monsieur et Madame les serviteurs. Il commence par nous dire qu’il a fait des bêtises dans sa vie, par rapport à ses enfants, surtout. Je ne suis pas très attentive, il me semble ennuyeux, et je me demande si sa femme et lui n’ont pas entamé les bouteilles bien avant de recevoir leurs invités. Il nous dit que nous devons être très riches pour nous permettre de voyager ainsi. Ce sera sa phrase fétiche pour toute la soirée : « vouzètes riiches ». Je ne dis rien et me contente d’observer la richesse brésilienne s’adresser à la richesse française. Il postillonne et garde dans sa barbe les traces de son repas. Il nous montre une BD de Tintin, de collection. Il nous dit qu’il vient de Porto, que le monde va mal, que le monde empire, que la planète va s’éteindre et que personne ne fait rien, il dit que les gens ne parlent plus français et que c’est un drame. Victoria me dit qu’elle adore cet homme. Les gens qui finissent par s’accumuler dans la pièce sont sur leur trente-et-un. Nous retournons chez Victoria avant de partir pour le centre-ville où nous allons chez des amies à elle. Les amies de Victoria vivent dans un bel immeuble, grand appartement. Elles semblent plutôt aisées, intelligentes, éduquées et jolies. Elles m’offrent un t-shirt du Brésil (trop petit). Au Brésil l’école publique est gratuite, mais on y entre sur sélection. Les écoles privées sont très chères, les bourses n’existent pas. Et les étudiants ne travaillent pas pendant leurs études, sauf dans des entreprises en rapport avec ce qu’ils étudient.

 

La mère de Victoria revient nous chercher, en compagnie de son ami, son « mari ». Nous mangeons, à notre retour, les plats préparés par la bonne. Victoria nous raconte que toute sa famille est fortunée et que sa mère a toujours eu l’habitude d’être servie. Grace a débuté sa vie à dix-neuf ans avec les clés d’une entreprise en main, avec beaucoup d’argent. Aujourd’hui, après avoir démesurément dépensé, elle se retrouve avec beaucoup de difficultés, un train de vie différent. Elle a été de nombreuses fois à Paris, aux États-Unis. Elle semble avoir beaucoup de caractère. Quand je mets un stylo dans mes cheveux pour me les attacher, « faire plus propre », elle l’enlève, me touche les cheveux et me dit, en portugais, que c’est bien mieux comme ça. Elle me trouve très jolie, « même mal habillée ». Grace est une femme adorable.