Nouvel an sur le bord de la route à quelques kilomètres de Potosi

Victor du jour de l’an

1er janvier 2010, Potosi.

 

À la table du restaurant de Pete’ s place, un verre de Kholberg à la main. Le vin bolivien est jeune, mais goûteux. Commandés : deux steaks de lama. Il est 13 h 24, et nous sommes en 2010. Notre Nouvel An n’a jamais été aussi… surprenant. Pour commencer, le restaurant de ce midi à Potosi est justifié par le jeûne d’hier soir. Après los papas rellenas de la gare de La Paz à douze heures trente, nous avons mangé du pain dans le bus. Vers dix-neuf heures, après sept heures de route et un arrêt dans la ville-poubelle d’Oruro, un hamburger à l’œuf pour moi, au bœuf pour Loïc, concocté par la petite dame souriante du bord de route. À Oruro, le bus déjà plein ramasse une dizaine de personnes. Accumulés dans le couloir, nous devons partager nos accoudoirs, et faisons la connaissance par cet accoudement forcé de Victor, un Péruvien d’Arequipa à la voix et aux airs de Jean Reno. Le bus étant en surpopulation, par conséquent les têtes bouchant le trajet de la vue jusqu’à l’écran, ils ne remettent pas le film insoutenable de nullité et de violence gratuite : Crank. Bonne façon d’entamer la discussion avec Victor qui porte sur lui un tee-shirt contre la violence. Le vingt-quatre décembre à Arequipa (nous n’avons rien remarqué de notre appartement) a commencé « una marcha por la paz » qui se termine le deux janvier à Mendoza. Victor est donc toujours en route pour l’Argentine. Il fait cette marche (en bus) avec Mauricio, qui ressemble à Barak Obama. Il pense que Barak Obama n’est pas un bon président, bien qu’il ait été, comme tout le monde, très enthousiaste à son sujet, au début. Il nous parle des mines et du problème des exploitations européennes et américaines. Du problème, surtout, de l’exportation, des arrangements du gouvernement avec les pays riches qui ne favorisent pas, mais freinent, au contraire, le développement du Pérou. Il discute avec notre voisin de derrière, dont la petite fille est craquante, et la femme sereinement belle. Au bout d’une heure de bavardage, Victor conclut qu’ils devraient parler de choses qui les rapprochent plutôt que de celles qui les séparent. Il conclut plus explicitement qu’ils n’en viendront jamais à penser de la même façon, que lui croit « en la evolution mientras que [el] cre [e] en la creacion ». L’important pour lui est de « créer en Dios », de quelle manière que ce soit. Il pense que « el espiritu santo es mas importanto que el Cristo ». Il pense que le catholicisme est une amélioration de l’être qui cherche à faire le bien. Il essaye de nous vendre un tee-shirt pour la paix (10 USD ? 5 USD ? 3 USD ?), et plus tard, ils se vendent tous dans le bus (même le sien, qu’il ôte discrètement et remplace par un pull tout en feignant fouiller son sac de sport). Nous parlons de la pollution — il dit que les choses changent — et c’est vrai, et c’est écrit partout. Partout, aussi, malgré les entendues désertiques, le nom de Evo, « EVO DE NUEVO ». Au bout de neuf heures de désert peuplé de ruines, le bus ralentit… s’arrête. La musique folklorique exagérément forte cesse aussi. Il est 22 h 30, et nous sommes en panne, à quarante minutes de Potosi. Le paysage est montagneux, s’apparente à la steppe. Au loin, les lumières d’un village. En haut, la lune qui blanchit les nuages. La pleine lune, qui éclaire les visages des Argentins, Péruviens et Boliviens qui restent là, dehors, les mains dans les poches, rafraîchis, avec nous. D’autres s’en vont avec des camionnettes stoppées, des bus, plus chers, venant de La Paz.

 

Le cardan est cassé. Ils ne pensent pas pouvoir le réparer. Un jeune argentin nous parle de l’écrivain Galliano, et de l’histoire de Potosi. Il vient de Tucuman, porte un pull à carreaux, col en V et lunettes épaisses, montures noires. Il est très intéressant, mais parle si vite que j’ai du mal à le comprendre. Il parle de la façon dont les Espagnols ont pillé tout l’or des mines, tué le dernier chef des Incas après avoir promis de le laisser sauf en échange de l’or. Il est minuit moins deux minutes (heure satellite du téléphone portable de Victor), et nous nous regardons en souriant, l’air coquin (pourquoi ?), éclairés par les phares du bus, par la pleine lune, par les véhicules qui passent de temps en temps, rarement, et nous klaxonnent, par les lueurs de portables et d’appareils photo. Nous formons un cercle. Victor commande le décompte. Trenta y uno, Trenta, Vingtinueve,… FELIZ ANO NUEVO ! On ouvre deux cannettes de bière tiède à partager, on rit et on s’embrasse, je manque d’assommer d’un coup de tête l’un des petits hommes qui me rend mon coup par une autre accolade amicale. Les trois autres filles sont timides. Je prends des photographies, les passagers se ruent pour m’écrire leur adresse mail, pour ceux qui en ont. Chacun commence à raconter une anecdote, comme le plus ventru, qui dit avoir découvert, adolescent, à Lima, des momies, et qui s’est mis à jouer au foot avec. La nuit tombée, lui et ses amis n’ont pu dormir que sous la pression des cauchemars, et la présence des momies fantômes. À minuit dix, le chauffeur sort la tête du moteur. Le cadran est réparé. Nous remontons dans le bus et la musique est relancée. Nous arrivons à Potosi vers une heure trente.