Frontière entre la Bolivie et le Pérou

Pérou slash Bolivie

28 décembre, Isla del sol, el norte.

 

C’est l’endroit le plus silencieux au monde : Isla del sol, el norte. Nous avons posé nos sacs là hier après-midi. Nous avons attendu, de deux heures du matin, heure à laquelle nous sommes arrivés à Puno, à sept heures trente, le bus pour Copacabana, à quatre mille huit cent cinquante mètres d’altitude. Le temps de geler. Le bus qui nous a conduits à la frontière bolivienne semblait avoir vécu quelques guerres. Nous avons passé la frontière à onze heures. Rien de plus simple. Contrôle rapide des passeports, tampons dans l’office d’à côté, cent mètres à faire pour arriver à l’immigration bolivienne, après avoir passé une petite arcade, accolée à une église pas très belle, au pied de laquelle une petite plaque ronde et dorée indique : Pérou/Bolivie.

 

La première impression est bonne, les policiers, sans faux airs, les paysages, pleins de grâce. En arrivant à Copacabana, l’assistant du chauffeur nous demande un boliviano par personne, soi-disant une taxe à payer pour l’entrée en Bolivie. Une Argentine lui dit qu’elle a l’habitude de venir par ici, qu’il n’y a rien à payer. Il abandonne l’idée de se faire de l’argent de poche. À la sortie du bus, un homme nous propose de nous emmener sur la partie nord de l’île, moyennant 60 bolivianos pour deux, aller-retour. Nous acceptons. À treize heures, nous mangeons une truite délicieuse sur le port. Le garçon se démène pour bien nous servir. À treize heures trente, le bateau part, nous nous retrouvons sur l’île la plus silencieuse au monde. Pendant la nuit, pas une lueur, pas un bruit animal. Au matin, cochons, ânes, moutons et oiseaux se réveillent. Le soleil se lève et redonne vie aux paysages. Le lac Titicaca ressemble vraiment à la mer, et peut-être bien à la méditerranée. L’ambiance est unique, surtout lorsque, en fin d’après-midi, les sommets enneigés apparaissent derrière l’horizon bleu marine.

 

29 décembre, Copacabana.

 

Le sud de l’île est un véritable désenchantement comparé au nord de l’île. Nous avons payé dix bolivianos pour avoir le droit de marcher sur l’île, où il n’y a rien à voir, sauf des locaux en représentation. Vous débarquez et tombez sur des w.-c. en construction qui font la taille d’une villa (dont un homme peint l’extérieur en orange plus lentement que jamais — contemplant à chaque coup de pinceau son œuvre avec un air inspiré), vous gravissez quelques belles marches et croisez une quantité démoniaque de restaurants. Nous avons évité le second arrêt du bateau autour d’« îles flottantes », paillasses habitées de chaises en plastique blanc genre-terrasse de bistrot, ou exposition Leroy Merlin. À l’intérieur du bateau, surchargé, des personnes suffocantes, suintantes, des grosses trop maquillées et des backpackers subissant la négligence bolivienne quant aux transports. Sur le toit, nous deux et quelques autres, respirant l’air frais du lac Titicaca.

 

De retour à Copacabana, nous essayons de trouver une chambre bon marché. La chambre est moins sale que celle que nous avons visitée, prendre une douche reste néanmoins dangereux. L’eau chaude est froide, mais surtout, vous vous électrocutez à chaque fois que vous voulez ouvrir ou fermer le robinet. Nous sommes accompagnés de Cyndi et Yesid, deux Colombiens rencontrés dans le bateau. Ils vivent au Brésil depuis six ans. Ils étudient à Florianopolis. Ils se sont mariés l’année dernière, à Noël, et ont passé leur lune de miel à Cartagena. Yésid est d’origine libanaise, mais ne connaît pas le Liban. Son grand-père est la dernière personne de sa famille à avoir vécu là-bas ; il est mort il y a un mois. Elle à vingt-sept ans, il en a trente et un. Elle prend des photos comme elle jetterait un coup d’œil à un objet. Ils sont adorables. Nous partons ensemble pour La Paz, où nous pensons passer le réveillon ensemble.

 

De La Paz, nous partons en excursion une journée, dévaler « El camino de la muerte » (soixante-huit kilomètres, trois mille six cent cinquante mètres de dénivelé, connue pour être la route la plus dangereuse au monde) sur des VTT, puis remonter le chemin en bus. Je combats non seulement (avec succès) ma peur des cailloux et de la vitesse à VTT, mais aussi celle des routes mortelles en voiture. En arrivant à La Paz, vers vingt-heures, je m’émerveille des images de la ville dont les maisons brunes et ocre reçoivent encore la lumière du soleil couchant qui fait rougir les nuages, dont les lumières s’allument petit à petit, sous le regard embué de la lune, pleine et estompée par la couche nuageuse, sous celui aussi d’un sommet enneigé qui achève de peindre la grandeur du lieu. La Paz semble être une ville de brique éboulée sur un terrain en relief inversé : une ville construite dans un entonnoir au lieu d’une colline. C’est immense, et en même temps, petit, pris entre les montagnes que les constructions n’escaladent pas jusqu’au bout. Plus on entre dans la ville, plus elle montre ses failles, ses ruines, ses ordures. Le centre de la ville manque d’allure. Mais elle reste accueillante — comme le bassin d’une femme.