Sucre

Jésus Marie Joseph, les petits cireurs de pompe

2 janvier, Sucre.

 

23  : 30. Nous revenons d’un restaurant où nous avons mangé mieux que jamais. Fondue bourguignonne, vin, fondue au chocolat. Je ne pensais pas trouver ça ici, et si bien fait.

 

La Bolivie est accueillante, si peu chère, belle, vivante et à la fois déserte. Elle a quelque chose de talentueux. L’arrivée sur Sucre, depuis Potosi, après trois heures trente de route dans un bus qui tremble et nous passe Rush Hour 1 et 2, est surprenante. De superbes maisons trônent dans un paysage montagneux où se découpent quelques hauts palmiers. Colonnes, arcades, jardins luxuriants… puis, comme à chaque entrée de ville, une zone pauvre, de la terre et des déchets, dévalant les monticules sur lesquelles habitent les maisons de briques fébriles. Le centre de Sucre est coquet et bien élevé. À la tombée de la nuit, les rues s’éclairent, le père Noël et ses décorations sont toujours présents. Les guirlandes qui ornent la place sont sobres et élégantes. À Potosí, elles étaient denses et donnaient au centre des airs de fête foraine. Je retiens surtout la crèche où des mannequins blancs pour vêtements servaient de support aux habits de Joseph, Marie et Jésus. Joseph était un peu désapé, l’air absent, Marie plutôt hautaine sous le voile bleu qui cachait ses yeux pour mieux mettre en évidence ses lèvres rouges. Jésus, quant à lui, avait un air réellement effrayant, avec son œil ouvert et son autre œil crevé aux cils turgescents.

 

Potosi est la ville la plus haute du monde, 4200 mètres d’altitude… et ça se sent. On y marche comme des petits vieux, on y traine, même, et c’est agréable puisque cette petite ville coloniale perchée fait partie de l’une des plus riches au niveau culturel. La casa de la moneda est le principal musée, qui s’étend sur 7 500 m2. Le lieu est parfaitement étudié, élégant… espagnol. Bois fonce, pierres taillées, briques rouges et tuiles forment un ensemble harmonieux entre pièces, patios, couloirs. La collection comprend des peintures, une locomotive offerte par les Américains (en échange de quoi ?) pour l’exploitation des mines — car le sol de Potosi et des alentours est sans doute l’un des plus riches au monde, des chars (calèches) Français, des monnaies d’or et d’argent, ainsi que toutes les machines nécessaires à leur fabrication — bien que ces machines n’aient finalement pas tant fonctionné que ça, les Américains et Européens fabriquant les bolivianos. Aujourd’hui encore, devinez qui fabrique les pièces boliviennes. Le Canada. Et les Billets ? La France ! Des machines les plus rustiques, mécanisme de roue sur deux étages, l’une servant à la formation des plaques à monnaie, l’autre aux bêtes prêtant leur force au mécanisme, aux machines plus élaborées, à vapeur, importée du New Jersey. La section archéologique comporte des momies de bébés et d’enfants espagnols retrouvés dans les églises… troublant. La section minéralogique expose une quantité de pierres impressionnante. Certaines sont de véritables miracles naturels. On lit d’ailleurs que la montagne de Potosi a été considérée comme la 8e merveille du monde. La légende raconte que l or le cuivre et l’argent ont été découverts dans le sol après qu’un berger venu faire brouter ses lamas ait allumé un feu une nuit de grand froid. La peinture la plus célèbre illustre cette légende (quant aux autres, elles ne témoignent pas d’un très grand talent…) et parle du partage de la terre entre la culture européenne et inca. Présence de la croix du christ entre la lune et le soleil, de part et d’autre de la vierge plantée dans « el cerro rico », la montagne de Potosi, « Pachamama, la mère Nature, comme Winnie dans son mamelon de « Oh les beaux jours »… Les mines aussi se visitent, mais elles restent dangereuses… je laisse aux hommes vaillants de ce pays le soin de décrocher la lune pour les autres (car je me doute bien que leurs conditions de travail sont terribles et qu’ils ne sont pas ceux qui bénéficient des richesses du sol qu’ils exploitent…)

 

Sur la place de Sucre, après avoir acheté du chocolat plutôt bon, des petits cireurs de chaussures viennent nous parler. Nos chaussures ont besoin d’être lavées, disent-ils. Ils demandent de quel pays nous venons, si nous pouvons leur échanger un euro. Ils nous montrent leurs poches pleines de monnaies de tous les pays — leur commerce parallèle. Ils veulent que j’aille leur acheter du matériel scolaire. Ils ont treize et quatorze ans. Ils sont en vacances jusqu’en février. Plus tard, nous croisons un autre groupe d’écoliers-cireurs dont l’un des garçons demande à Loïc si, étant Français, il connaît José Bové. Il nous dit qu’il est en prison. Il dit oui je connais Sarkozy. Il part soudain en courant, rejoindre ses amis au visage noirci, qui ont marché plus vite.