L'île aux cactus, salar d'Uyuni

Dakar bolivien

5 janvier, Potosi/Uyuni.

 

Une foule est rassemblée autour d’un homme : il fait brûler sa chevelure avant d’étouffer le feu dans une cagoule qui a tout l’air d’un tissu de bourreau. À dix-neuf heures, notre bus arrive. Sièges 1 et 2. À notre droite, les sièges trois et quatre sont occupés par une dame et un enfant. Je remarque que mes genoux frôlent la vitre qui me sépare du chauffeur, tandis que, les pieds tendus, la dame la touche à peine… Nous arrivons à Uyuni à deux heures du matin, sommes autorisés à dormir dans le bus, que le chauffeur ferme à double tour jusqu’à sept heures du matin. L’assistant du chauffeur vient nous ouvrir. Il fait un peu frais, les rues grouillent de voyageurs qui vident les bus, les trottoirs sont gris et un peu sales. La ville n’a rien d’accueillant. Une dame nous interpelle et nous promet un prix intéressant pour la visite du salar, à condition que nous partions le matin même. Nous la suivons.

 

10 h 30. Nous attendons le 4X4.

 

10 h 45. La voiture, une Toyota Bordeaux, arrive, avec notre guide, qui ne laisse échapper aucun sourire.

 

13 : 00. Nous partons pour le salar. Notre premier arrêt se fait au « cimetière de trains », où s’entassent des carcasses rouillées, mais aussi les ordures et plastiques retenus par la voie ferrée et dans l’acier des ossements. Le second arrêt se fait dans un village où le sel est travaillé, transformé en un véritable marché touristique. La salar, qui fait dix mille mètres carrés, commence ici. Sur la gauche, deux camions et quelques travailleurs qui forment des tas de sel. Sur la droite, une invasion de 4×4 qui semblent faire du patinage artistique. L’immense plaque blanche que forme le salar est éblouissante. Les moutons de sel s’y reflètent, les montagnes bleues s’effacent dans un mirage. Nous sommes nombreux à prendre des photos, à tenter l’illusion d’optique dans ce désert blanc. Il y a encore un peu d’eau pour refléter le ciel, mais l’ensemble du salar est sec. Ce sont les 4×4 qui dessinent la route, il n’y a pas une partie du salar jusqu’au Chili qui ne possède de l’asphalte, ni, d’ailleurs, aucune forme de tracé. Vers treize heures, nous arrivons à l’île de cactus, ou Grobert nous prépare du lama, de la salade, du quinoa. Le lieu est sublime. Tous les véhicules garés me font penser au Dakar, qui se déroule en ce moment en Argentine. Du haut de l’île, on peut voir l’autre côté, dans toute sa virginité, traversé d’autres véhicules qui arrivent, points noirs traçant une ligne de fumée mêlée de sel. L’île apparaît comme une étrangeté de plus dans un paysage désert. Rien ne laisse présager l’existence d’un tel lieu. Les cactus, immenses, se dressent sur une petite montagne de roche. La route se poursuit sur le salar toujours plus blanc, que l’eau commence à envahir. Je pense à la spirale de Smithson. Un chemin un peu plus élevé mène à la prochaine montagne. Nous nous y arrêtons pour trouver un logement. Il n’y a plus de place, nous filons vers un autre hôtel de sel, plus retiré encore. Le lieu est surprenant. Nous marchons dans du gros sel, entourés de colonnes de sel, nous mangeons sur des tables et des bancs de sel, nous dormons dans un lit en sel. Les blocs utilisés, qui semblent directement taillés dans un rocher stratifié, s’apparentent à un marbre brut. L’ambiance est chaleureuse malgré la blancheur du lieu, et la vue sur le salar, sur l’horizon, invite à la méditation. La nuit tombée, les lumières sont coupées. Les bougies, dispersées dans chaque pièce, prennent le relais. Autour de la table, une Bolivienne, deux Mexicaines, et un Coréen. Woody est parti pour sept mois, visiter l’Amérique du Sud. Il a passé plus de temps en Chine qu’en Corée, mais a dû y retourner pour effectuer son service militaire. Il préfère la Chine. Andrea, blanche, bolivienne, parle parfaitement français, et vit à La Paz. Elle a étudié à l’école Française, avant d’aller faire une prépa biologie à Paris, puis d’y entamer un cycle universitaire en agro. Elle nous parle avec intelligence de l’Europe, de l’Amérique du Sud, de politique et des situations paysannes. Je lui demande ce qu’elle pense de la mécanisation, observant les paysans qui travaillent ici avec les bœufs et l’araire, d’autres, plus rares, avec des tracteurs. Elle me donne l’exemple du salar, où les paysans cultivent principalement du quinoa. Les machines ne pouvant pas fonctionner sur les versants, ils déplacent les champs sur les plaines (où le bétail vit normalement). Cela provoque la disparition du bétail et de la fertilisation de la terre par leurs excréments, et modifie l’équilibre naturel. L’eau ne circule plus de la même façon. Elle cherche donc à penser une solution médiane qui permette au paysan d’améliorer ses conditions de travail et de vie tout en ne cédant pas aux caprices (néfastes à long terme) de la mécanisation. Le plus difficile, dit-elle, est de faire penser les paysans en termes de futur. Mais elle dit aussi moins bien connaître les problèmes agricoles en Bolivie qu’en France. Elle est satisfaite du gouvernement actuel, de la présence d’Evo au pouvoir : les problèmes du pays sont ancrés dans une histoire bien plus ancienne, pense-t-elle. Et nous, que pensons-nous de Sarkozy ? C’est drôle que cette question revienne aussi souvent… Elle ne l’aime pas. Mais se rend bien compte qu’il n’y a, en face, aucun adversaire de taille. Isabella est professeure d’ethnologie à la faculté de Mexico. Son amie, Mexicaine elle aussi, monte des documentaires pour la télévision bolivienne.

 

7 janvier, Salar d’Uyuni.

 

5 h 30. Petit-déjeuner à la bougie et à la lueur du soleil qui se lève et redonne au salar sa blancheur.

 

6 h. Départ pour la première lagune. Le salar est d’une richesse époustouflante. Les paysages, tous désertiques, n’en sont pas moins variés. Nous observons les volcans, les montagnes colorées, les formations rocheuses plantées au milieu du sable, dont la plus connue est « el arbol de piedra ». Eau rouge, eau verte, îlots blancs, montagnes sombres en arrière-plan, saupoudrées de neige. Des Flamands roses, des alpagas aux oreilles percées, des vigonis gracieux comme des biches, des mirages, des bleus… quelque chose de l’éternité se reflète dans ce salar. Un peu plus loin, notre gîte. Demain, et encore un peu plus loin, le Chili.