Avant-propos

11 février 2011, Pignans

 

Un jour de l’année 2003, je ne sais plus quand, j’ai rencontré Loïc. On a décidé que la vie à deux c’était plus drôle, on a pensé que la vie en chambre universitaire à deux c’était drôle, on a jugé que la vie en appartement réduit avec moisi sur les murs, c’était drôle, aussi. Et un jour, un bout du mur est tombé (pour de vrai).

 

Un jour de l’année 2008, je ne sais plus quand, on a trouvé drôle l’idée de quitter Paris pour le monde, de mettre de la poussière dans nos yeux plutôt que de regarder la pollution salir nos fenêtres. On a décidé de partir faire le tour du monde… À cet instant, on ne savait pas encore ce que cela signifiait, on croyait qu’on allait vraiment tout avoir à portée de la main, croquer dans chaque continent comme dans une pomme, on croyait que le monde était petit, on croyait qu’on était des aventuriers, on se sentait formidables. Internet a tout gâché. En fait, un tour du monde, c’est conventionnel. C’est une façon conventionnelle d’être des aventuriers. On a trouvé qu’Internet ce n’était pas drôle, mais en même temps, ça nous a bien servi : oui, le monde est accessible à deux zigotos sans budget qui n’ont jamais pris l’avion et seulement fait des allers-retours incessants entre Paris et Marseille. On a décidé de donner une forme à notre tour du monde, n’étant pas sûr d’être des voyageurs, on a pris nos billets d’avion, on a dessiné un parcours approximatif, on s’est fixé une année (au cas où je voudrais faire une thèse à la rentrée universitaire). Bien évidemment, ça, c’était avant de savoir ce que c’est qu’un voyage. C’est comme si on nous secouait très fort la tête en bas. Plus rien n’est à l’endroit… Alors les études, le travail, tout ça, bon, on finit par s’en balancer – et comme on a la tête en bas, ça donne un peu des vertiges. Depuis qu’on est rentré, j’ai un peu la nausée, envie de repartir, sans limites cette fois-ci, sans projet. Déjà, nous avions réduit au minimum notre « projet » — pour que ce soit plus drôle. Justes des avions d’un continent à l’autre, pas de pays prédéfinis, juste un voyage en égoïste, pas de missions ou de règles, pas de thèse antithèse synthèse. Juste partir, ne rien fuir, aller voir un peu de quoi ça parle à côté.

 

C’est vrai, dans mes études, je m’intéressais déjà à question du lieu. Je n’ai jamais été vraiment dépressive (et même, toujours heureuse), mais quand je lisais ce genre de phrase, ça me motivait : « J’ai remarqué que dans les périodes de très grande détresse, je ne gardais d’espoir que dans la “géographie” — il devait bien exister quelque part un lieu, une immensité, des gouffres, des glaces colossales, de quoi loger et enfermer cette horrible “forme”, avec le cri pour s’en délivrer[1]. » Pour moi, cela signifiait un lieu où se laisser être, et où se laisser écraser : c’est ce que je pensais devant la glace immense du Perito Moreno. Je sortais enfin de l’écriture et de l’onirique, pour entrer dans la vérité du lieu, et celle du corps. Une vérité plus heureuse que celle de l’écriture qui pense.

 

L’écriture de mes carnets ne pense pas, pas vraiment. C’est une écriture de la vie jour après jour, et j’espère que cela excusera sa forme un peu abandonnée, laxiste. C’est une écriture spontanée, qui ne mérite d’être lue que dans la mesure où elle est un témoignage « exact ». Pas de retouches, un an de voyage aplati – car l’écriture aplatit. Je ne sais pas si elle attisera la curiosité de ceux qui nous demandent « C’était comment ? C’est quoi ton pays préféré ? Qu’est-ce que tu as ressenti ? », elle ne pourra, c’est certain, pas rendre compte de ce qui fait le voyage, et qui restera éternellement le hors-lieu de l’écriture, la miette insaisissable, la temporalité de la route, mais elle donnera une idée de ce que c’est, simplement, que trois-cent-soixante-cinq jours de rencontres avec le monde, sans but, sans chercher à atteindre quoi que ce soit. J’ai tenu un carnet de bord de mes, de nos premières impressions. J’ai écrit avec mes poumons, pas avec ma tête. Avec la peau de ma main, pas avec mon hémisphère gauche. Loïc, qui relisait mes carnets hier soir, faisait la moue : « oui, mais ça ne ressemble pas à ce que nous avons vécu, ça ne dit pas combien c’était fort, ça ne donne pas la temporalité du voyage, ça ne transmet pas l’émotion du temps, la sensation qu’on a eu de remplir le temps ». C’est vrai qu’en voyage, c’est le temps que l’on ressent, c’est le temps le plus important, plus encore que les rencontres, c’est ce qui nous fait ressentir le bonheur de voyager, la différence avec un quotidien, c’est ce qui nous fait sentir plus vivant. Les heures sont plus longues, et on y met plus de choses. On a l’impression de développer ce que le quotidien dans un même lieu ne fait que survoler. Oui, c’est vrai que j’ai raté le temps. Mais c’est parce que l’écriture aussi est un temps. Je ne prenais le temps d’écrire que là où il en restait, je peux dire que ce carnet est une écriture de la vitesse, même s’il y a aussi l’ennui entre les mots, dans les mots.  L’écriture saute les blancs, qui sont le voyage, les espaces qui sont le trajet, la marche, le bruit d’un moteur, le sifflement d’une roue de vélo, les tremblements d’une aile d’avion. Le récit est ce qu’il reste. Ce que l’on peut encore donner.

 

J’ai fouillé dans mes vieux carnets, pour voir où commençait le voyage, ce voyage-là. Je pense que c’est une juste introduction au reste, aux restes de notre tour du monde lacunaire, de ces écrits jour après jour qui sont autant d’ouvertures à l’autre et de limites à la pensée et au toucher de l’autre. Le carnet de bord, qui commence le seize août 2009, et se termine un an après, n’a pas d’autre prétention que celle de mettre à nu la pensée vagabonde de quelqu’un qui part avec sa naïveté à la découverte du monde. Qui met pour la première fois le pied en dehors du « chez-soi », malgré l’incessant déversement d’images qu’il subit au fil des années, au travers des médias. Le récit n’est pas passionnant, il est honnête. Un blabla voyageur, qui quitte un peu la forme introspective du journal de l’étudiante pour une vocation plus libre, un récit sans contraintes.

 

27 mai 2009

 

Dans moins d’un mois, j’aurais quitté Paris. Je me mets à l’aimer, dans cet adieu, ce geste d’abandon. Laisser Paris derrière moi… Me laisser partir, me laisser vivre, comme si ici je n’avais fait qu’être dans un mode d’existence différent. Comme artificiel. Pourtant j’aime cette vie, oui, j’ai de la mélancolie, je porte un regard amoureux sur la Seine, sur chaque pont, sur le parquet de mon appartement, sur le bitume marqué du passage des quatre roues sous mes fenêtres, sur les vitres polluées, noircies, humides, sales, de mes fenêtres, sur la lumière blanche que j’aurais pris l’habitude de voir arriver sur les meubles. Sur tout ce que j’ai pu faire à Paris, et qui n’était pas grand-chose. Pas autre chose qu’étudier, travailler, circuler, sortir. Qu’est-ce que je quitte ? Je ne le sais plus vraiment. Je crois que je ne fuis plus. Non je quitte vraiment. Je laisse derrière moi en ne sachant pas si ce derrière implique de garder en moi. J’ai le sentiment de « prendre ma vie en main », sans savoir si je la garderai dans ces creux. D’avoir entre mes mains tout le possible, et si peu. Est-ce que c’est Paris que je quitte ? Est-ce que c’est moi ? Est-ce que c’est l’écriture qui a été si liée à cette ville, l’écriture qui y a beaucoup coulé depuis deux ans ? Est-ce que ce choix que je fais est celui d’abandonner mes mains, l’écriture et la pensée qui viennent de mes mains ? Comment le savoir ? Je ne sais pas, j’ignore complètement d’où je pars, je ne connais pas le lieu que je quitte. C’est peut-être ça aussi, la mort.

 

C’est drôle (oui, encore), de se relire. Cela rejoint ce que je notais hier. Je réfléchissais à ces deux phrases « Partir, c’est mourir un peu » (Edmond Haraucourt) et « Partir, c’est crever un pneu » (Coluche). Je me disais que je suis partie de la première, d’une pensée mélancolique, pour arriver à la seconde : et puis merde, pourquoi je me prends la tête, voyager c’est juste crever un pneu, voilà tout. La deuxième phrase est plus vraie encore que la première. Le voyage, c’est l’imprévu, c’est la légèreté. Une dose d’humour dans sa vie de bon français.

 

En relisant mes carnets d’étudiantes, j’ai l’impression que ma vie a changé de mains, que mon stylo a changé de main. L’écriture du temps qui passe à Paris est une autre écriture, presque étrangère à celle du temps qui passe autour du monde, dans l’être en perpétuelle avancée. On ne marche pas de la même façon, on n’écrit pas de la même façon. Je crois qu’on se regarde moins, en voyage. Je ne me souvenais plus avoir autant été au bout de moi-même avant de partir, d’avoir été aussi retranchée dans mes pensées. J’ai donc changé. Je ne m’en étais pas rendu compte. C’est cet être plus étroit que je retrouve en passant de nouveau mes jours au même endroit, cet être fixe, qui fixe sa vie, qui écrit pour se soigner, pour résoudre, comprendre, à l’opposé de l’être en mouvement qui écrit pour se rappeler, pour photographier.

 

Ce récit de voyage, c’est celui de l’être en mouvement, qui sent son pouvoir de décision, et ne se laisse plus entrainer dans un flux, mais le provoque. Dans son ombre, celui de ma vie à Paris, que je ne taperai pas. Pas maintenant.  Juste les bribes de ce qui m’a conduite jusqu’au seize août.

 

26 février 2008

 

Je suis toujours au même endroit et je pense toujours la même chose, comme si elle devait arriver demain. Aux autres endroits. Depuis que nous avons parlé de ce projet de tour du monde, cette idée m’obsède. Je n’en dors plus. Ou plutôt j’en rêve et dors moins. Cette carte, sur le mur, me possède. Elle possède mes pensées comme l’espace du mur. Notre projet est sur un blog, pour lequel je fais quelques dessins, des plans, des caricatures, des récits. Lesgrandsours.free.fr. Il y a cette banderole, que nous avons faite ensemble, où deux personnes avec sur leur dos des sacs plus gros que leur corps regardent et montrent du doigt un ciel étoilé, où se trouve la Grande Ourse. Je viens de lire un morceau de L’Absence de Fédida, où il parle de Robbe-Grillet. Où il parle du narrateur qui prend possession de l’auteur. Du narrateur qui s’autodétruit, détruit sa propre construction narrative. Et je pense à ma pensée absolument projetée dans l’idée du voyage ; dans cette image, mes yeux ne voient plus qu’étoiles, et je suis pourtant, mon corps est dans un fauteuil, pas celui de l’analyste, non, mais toujours ce canapé blanc sale de « mon » appartement du treizième. Je suis bien à Paris, et à la fois je n’y crois plus vraiment. Je ne sais pas vraiment où je suis. J’ai peine à reconnaître mon image quelque part. Sur ce bandeau étoilé ou sur ce fauteuil. Emprisonnée dans ma tête, et ma tête seulement. Je prie pour que ce voyage arrive, et derrière lui, beaucoup d’autres.


[1] Pierre Guyotat.