En attendant le bus, Bariloche

Que tal Argentina ?

15 janvier, Mendoza.

 

Nous venons d’arriver à Mendoza. Bouchons de bus au passage de la frontière. Trios heures d’attente entre deux et cinq heures du matin. Côte à côte, le Chili et l’Argentine. Deux guichets, deux tampons, trente centimètres d’intervalle, bureaux flambant neufs. Montagnes sans végétation, plaines, deux heures de route après la frontière et des couloirs espacés de voitures, des zones agricoles et industrielles, hangars, supermarchés, vignes, champs. La vie semble ensoleillée. La ville est agréable.

 

17 janvier, San Rafael.

 

16 h 2. Le soleil est voilé. La brise est légère. Il fait chaud. On se croirait dans les années soixante-dix. Les familles arrivent une à une dans leurs vieilles Ford, leurs Peugeot antiques, décolorées, et choisissent leur morceau de gazon brûlé pour pique-niquer. Il y en a qui ont un château gonflable pour les enfants, une couverture, un réchaud et une glacière, du bois pour la parilla, un melon, des chaises en bois, et la musique à fond : Elvis Presley, Bonnie Tyler, de la guitare, des voix suaves, un peu de piano, quelques bons coups de caisse claire. Nos voisins sont venus nous demander si nous voulions des glaçons. Leurs filles sont à la piscine du camping pendant qu’ils mangent. L’Argentine me semble plus que jamais tranquille.

 

19 janvier, San Rafael.

 

Départ de San Rafael à vingt-deux heures. Dix-sept heures de bus, arrivée à Bariloche, après une étape à Neunquen, à dix-sept heures trente. La route : une longue ligne droite de pampa. Sur la fin du trajet, un décor superbe, des maisons de bois en avant de roches énormes, rondes, aux formes enchantées, couvertes de taches noires. À Bariloche, un lac bleu marine, comme une mer agitée. Des montagnes enneigées, des chalets en bois clair, des fleurs, du vert… Au centre, des logements un peu trop gris, trop tristes. Quelques beaux bâtiments. Une place à la Suisse. Des Saint-bernard (j’en veux un !), des glaces, des chocolateries, des boutiques de sport. Le soir, beaucoup d’animation. Une belle église. Une atmosphère sympa, et beaucoup de chiens qui viennent nous renifler les genoux. Pour l’anniversaire de Loïc (vingt-six ans), hier soir, nous avons dormi dans une chambre très mignonne, petite et chaleureuse, acheté de quoi se faire un bon pique-nique. Ce matin, le petit-déjeuner était un véritable délice. Nous avons trouvé, pour ce soir, un camping. Boisé, vue sur le lac (pas de notre tente). Loïc prépare les braises pour les côtes de bœuf (encore). Il y a une coccinelle, qui ne nous quitte plus.

 

23 janvier, Calafate.

 

J’écris de moins en moins. Il semblerait bien que l’habitude de voyager s’installe, et que l’Argentine me donne moins l’opportunité de raconter. Nous faisons peu de rencontres, la Patagonie soutenant un tourisme un peu différent. Notre voisin de camping, un Suisse-Allemand, nous parle de choses et d’autres. Le gérant du camping familial est robuste, disons plutôt trapu, et assez amusant à observer. El Calafate est une ville agréable, chère et bien tenue, où cohabitent riches commerçants et riches touristes. Les alentours sont fantastiques. Il y a beaucoup de vent. Nous revenons de la visite du Perito Moreno, une merveille de la nature pleine de bruits, de craquements sourds, de nuances de bleus, pleine d’une vie que nous ne pouvons, nous les hommes, que supposer, sans pouvoir en saisir l’essence, la racine. Le glacier est gigantesque, et laisse tomber quelques-unes de ses parois, régulièrement. Le fracas est un spectacle… à ne pas manquer. Les touristes sont nombreux, mais la grandeur du lieu, sa blancheur, sa pureté les écrase tous. Même moi.

 

24 janvier, Calafate.

 

Je dois faire une note, un aparté, sur l’Argentine, qui m’étonne en mal plus qu’en bien. Je remarque (avec étonnement aussi) que le niveau de vie ici est comparable au nôtre, que la pauvreté se fait rare, tandis que les richesses s’exhibent (dans leurs formes habituelles : voitures, maisons, infrastructures, supermarchés, boutiques). Il n’y a pas de raison — à la différence d’autres pays tels que le Guatemala, la Bolivie… — que différence si grande soit faite entre « locaux » et « extranjeros ». Pourtant, on entre, à trente kilomètres de Sarmiento, dans le parc des bois pétrifiés, et on nous demande vingt pesos, au lieu de six (et nous en payons d’ailleurs six). Nous entrons dans le parc de glaciers et nous payons soixante-quinze pesos au lieu de vingt-cinq. N’y aurait-il pas quelques abus ? L’argent est un sujet piquant que j’aborde trop souvent, mais l’esprit routard disparait tout à fait enfoui sous les décombres du voyage à l’air libre. On nous reconnaît, on nous catalogue : on nous fait payer. Pas moyen de passer au travers… à moins de ne pas visiter. De plus en plus de choses nous deviennent inaccessibles. Je me demande à quoi va ressembler notre visite en Terre de Feu. Peut-être à la sensation que l’on a quand on se balade dans la nature, librement, et qu’apparaissent partout autour des limites, ne laissant qu’un seul chemin entre deux réserves militaires.

 

Quant aux paysages, la Patagonie en offre, certes, de splendides, mais la route se fait terriblement longue et bizarrement, plus pesante que d’habitude. Peut-être parce que plus rien ne nous surprend, dans cette pampa immense où les Argentins ne nous réservent pas beaucoup de surprises — si ce n’est certaines coupes de cheveux.

 

P.-S. En voyage, l’odeur est rarement une chose sur laquelle on s’arrête. Quand on se met à y penser, pourtant, elle provoque, cette odeur neutre, le simple mot « odeur », des souvenirs olfactifs bien précis, nuancés. Il y a les odeurs d’épices, dans le marché d’Oaxaca, celle du cacao, l’odeur de la viande qui nous écœure au petit matin à Potosi, l’odeur des pets dans le bus, de la pisse dans les jupes péruviennes, du poisson et des caisses de pêches à Valparaiso, des roses à Bariloche, l’odeur du feu de bois en ce moment même. Autant d’odeurs infinies qui ravivent nos sens ou nous donnent envie de les atténuer. Je crois que ce qui marquera le plus notre voyage, parmi toutes les odeurs colorées, innombrables, innommables, ce sera l’odeur des chaussettes, de la braise, des digestions difficiles, de la nourriture, du shampoing. Ah, et de l’argent, aussi.

 

25 janvier, Calafate.

Gare de Calafate. H-8 avant le bus/bateau pour Ushuaia. Nous avons rangé la tente à onze heures, quitté le camping à onze heures trente, laissé derrière nous Christof, qui a pris des photos de nous, une rafale, même, « for my mum ». Ouf, nous continuons à mener une vie photographique en dehors de notre route. Au glacier, un Argentin m’a prise, moi et surtout mon dessin, en train de figer la glace sur le papier. La gare est toujours remplie, et incroyablement « internationale ». Toutes les nationalités sont concentrées dans ce petit espace patagonien.

 

Je me demande si à la place de nos rencontres humaines, je ne devrais pas parler de nos rencontres animales. L’Argentine, comme beaucoup de pays, est peuplée de chiens errants. Mais ces chiens ont la particularité d’être attachants, joueurs, de vrais compagnons de voyage. Ils vivent en bande, et prennent plaisir à faire un bout de chemin avec ceux qu’ils croisent. Si vous leur jetez une pigne de pain, il la ramène. Si vous leur caressez la tête, ils tendent la patte. Si vous mangez, ils inclinent la tête… J’aime les chiens argentins.