Jazz, notre chien adoptif pour quelques jours, au glacier d’Ushuaïa

Jazz du bout du monde

28 janvier, Ushuaia.

 

Ushuaia. Jason dort la tête contre la fenêtre derrière laquelle j’écris. Je souris. Ce chien est d’une douceur incroyable. Nous avons remonté la piste de ski de descente jusqu’à une plaine rouge, marécageuse, sous les montagnes enneigées, avant de redescendre par la piste de ski de fond jusqu’au village, où nous avons goûté au crabe royal (« centolla »), un petit délice plutôt cher. Comme d’habitude, Jazz nous a attendus sagement, devant la porte. La pluie, depuis ce matin, n’a pas cessé.

 

30 janvier, Ushuaia.

 

Je n’ai plus envie d’écrire. Parfois, ça ne me plaît plus. Mais l’écriture est comme une petite conscience qui nous dit : « écris ». Même si ça ne sert à rien, même si ça ne me ramènera pas ce berger belge de la rue que nous avons dû faire fuir aujourd’hui… et qui, cette fois-ci, n’est pas revenu. J’en suis malade. La dernière image que j’aurais de lui sera donc celle d’une allure confiante, les oreilles bien droites, une ombre noire, à quelques mètres, en haut d’une pente, les yeux rivés sur nous, finalement interrogatifs. D’une silhouette adorable à laquelle on a jeté quelques cailloux, jusqu’à ce qu’elle disparaisse complètement. On ne reverra plus notre petit Jazz. Je pleure de nouveau. Nous nous sommes levés à quatre heures du matin pour aller au Parc National Tierra del Fuego, et éviter de payer l’entrée (quatre pesos pour les locaux, cinquante pour les étrangers). Le chien nous a suivis, bien sûr, comme hier au sommet du glacier, où il plantait sa gueule dans la neige avant d’y rouler tout son corps. L’entrée du parc est interdite aux chiens. C’est là que nous l’avons fait fuir. J’en suis vraiment malade. Nous avons marché douze kilomètres, du camping à l’entrée du parc, où nous sommes arrivés vers six heures, sous une tempête de neige, après le vent et la pluie. Ici, les flocons, avant de devenir trop gros, se déposent sur vous sous la forme la plus étonnante et la plus belle : des étoiles. Le patron du camping nous a dit que ce froid est normal en été, et que cette vague de perturbations passe une fois par mois. Le parc offre de jolies vues et des sentiers agréables peuplés de lapins, mais il n’apparaît pas, sous la pluie et la neige, comme un joyau naturel exceptionnel. Ou peut-être l’est-il dans sa simplicité. Des plages de galets bleus, de l’eau claire, des monts blancs, des bois. À l’heure où nous y étions, nous n’avons vraiment croisé que des lapins. Le soleil a fini par se lever et les vans de touristes par proliférer. Nous avons été pris en stop. Deux portenos très joviaux qui nous ont dit que la neige, à cette époque de l’année, était exceptionnelle, qu’il leur restait neuf jours avant de repartir pour Buenos Aires, que le froid les avait poussés à prendre une chambre après avoir campé au même endroit que nous plusieurs jours, que Buenos Aires était belle en comparaison des capitales de Bolivie et du Pérou… Ils nous ont raccompagnés et cela a soulagé mon dos de quelques kilomètres. Nous avons acheté du poulet, du chorizo, une longue saucisse en spirale à faire griller (avec du bois mouillé — merci les pilules de rations militaires), des bières patagoniennes, des chocolats de chocolatier, du pain dégueu, industriel. Sur la route, j’ai pleuré mon dos, puis le chien. Puis mon dos. Les chocolats ont aidé. Maintenant je vais dormir. Il n’y a plus de chien à la fenêtre du premier étage du refuge, plus de chien à la sortie des toilettes, plus de chien lové dans notre tente. J’ai eu l’impression que ce chien était à moi, depuis toujours. Je me sens ridicule de trouver ça si dur, mais c’est comme ça. Au revoir Ushuaia.

 

4 février, Puerto Madryn.

 

Décidément, j’écris vraiment de moins en moins. Quatre jours, presque cinq sont passés depuis que nous avons quitté Ushuaia et notre chien-loup. Le patron du camping nous a dit que ce chien nous avait suivis comme deux bonnes âmes. Qu’il semblait avoir senti et reconnu quelque chose en nous. Le chien, que nous avons nommé Jazz, ou Jason, avait commencé à nous suivre à la sortie du bus. Il nous a suivis jusqu’au camping, et le patron nous a demandé de tenter de le perdre (il mangeait dans la gamelle des autres chiens et flirtait avec la demoiselle de la tente numéro un) en ville. Alors qu’il faisait la connaissance d’un nouveau chien, nous nous sommes cachés. Il s’est mis à renifler toute la place comme un fou ; nous nous sommes montrés. Nous avons appelé un organisme d’aide aux animaux. Ils ne lui ont trouvé aucune puce, aucun tatouage, nous ont proposé de l’embarquer. Nous avons dit oui, ils l’ont fourré dans un placard de camionnette. Le soir, le chien nous attendait au pied de la tente. Les jours suivants, il a été jusqu’au glacier avec nous, nous a attendus devant la poste, à la sortie du restaurant, de l’office du tourisme, du supermarché, du refuge, de la douche… Le soir le plus froid, il s’est réfugié sous notre tente, entre nos deux sacs. Non le chien, on ne peut pas te prendre. Le bus qui nous a conduits d’Ushuaia a Rio Gallegos en passant par un bras de mer (la traversée en ferry nous à peine laissé le temps de regarder les trois quarts du clip « ghost » de Mickael Jackson) a été, comme à l’aller, interminablement épuisant. Départ à cinq heures du matin, après une heure trente de sommeil au deuxième étage du salon du patron du camping ; arrivée à la frontière dans la matinée. Fouilles, tampons chiliens. Patience. W.-C. Retour au bus. Sandwich. Rêves. Sortie du Chili. Fouille, tampon chilien. W.-C. Entrée en Argentine. Contrôle policier. Tamponnage. Nous en sommes à six tampons chiliens. Nous rêvons de nouveau quelques heures, les joues pleines de bave, bouches grandes ouvertes, avant d’arriver sous la pluie à Rio Gallegos, à dix-sept heures trente. Courses à Carrefour, et à vingt heures, nous prenons le bus pour Trelew. La route est faite de gravillons, et le mal de dos, dont je souffre depuis deux jours, empire. Vers midi, nous sommes à Trelew, ville plutôt moche (comme beaucoup de villes en Argentine). Nous trouvons un hôtel, dans un quartier résidentiel un peu excentré, où les gens sont agréables, et les lits très bons. Nous mangeons, dormons, nous douchons — c’est là notre principale activité, en dehors du bus, en Argentine. Je dois parler en anglais à la personne qui est à l’autre bout du fil et veut réserver une chambre pour janvier prochain (autrement dit, dans un an). Nous visitons Trelew et cherchons à louer une voiture pour nous rendre à Punta tumbo. Il n’y a personne dans les agences (pourtant ouvertes). Le lendemain midi, nous prenons le bus pour Puerto Madryn en espérant y trouver une location. Toutes les agences sont fermées entre midi et dix-sept heures… Sur les dix agences qui se trouvent sur le front de mer, une seule est ouverte, mais n’a pas de voiture disponible. Nous attendons 16 h 30, heure à laquelle ouvre la plus éloignée. À 17 h 30, nous avons une Chevrolet corsa grise à disposition. Nous partons pour la péninsule Valdés, avec cette voiture que la vendeuse nous prête comme un bijou précieux et que nous voyons comme une petite bagnole sans options (pas même une hanse au-dessus des fenêtres… qu’il faut remonter à la main). Au point de contrôle, nous payons quarante-cinq pesos, plus cinq pour le véhicule — tandis qu’un Argentin paye, pour le tout, trois pesos : aberrant. Le paysage est désert, peuplé de moutons au pelage étrange, considérablement épais. Il y a, plus rarement, des vigognes. La péninsule est une pampa à perte de vue qui poursuit sa quête d’infini dans l’horizon turquoise de l’Atlantique. On y pourrait voir un bout du monde, de manière plus pertinente qu’à Ushuaïa. Son côté sauvage est séduisant, mais ses routes de gravier sont cruelles. Même à soixante, la vitesse paraît excessive. À vingt et une heures, nous arrivons à Puerto Pyramides, le seul village de la péninsule. Il est annoncé par une pancarte soutenue par deux troncs retaillés ; image digne d’un western. Nous choisissons d’aller au camping municipal. L’accueil est primaire. Le lieu aussi. Une bande de sable derrière les buissons qui nous séparent de la mer. Il fait nuit, nous nous embourbons dans le sable. Impossible d’en sortir. Loïc va chercher de l’aide auprès de l’employé du camping. Deux hommes s’approchent de moi, posent deux bouts de cartons à côté de la voiture. Ils viennent pour m’aider. Ils parlent entre eux, et rient fort. Il me dit que nous sommes au moins les quatrièmes à nous embourber là, que les gens du camping sont des incapables, qu’ici, c’est comme ça. « Asi es ». Loïc revient, sans aide. Les cartons non plus n’aident pas. Au bout d’une demi-heure, au moins huit personnes sont rassemblées autour de nous (plus les curieux inutiles). L’homme aux cheveux longs appelle les pompiers. Le « bombero » dit qu’il va venir… mais n’arrive pas. L’homme aux cheveux longs, un natif, un Indien de Puerto pyramides, Nahuel, rappelle. Le bombero arrive. C’est un gros bonhomme antipathique qui se démoule de son siège pour venir accrocher l’arrière de la Chevrolet à son 4×4 rouge, avec un tuyau. Ni bonjour ni au revoir, mais l’efficacité (surtout celle de notre nouvel ami, grâce à qui nous obtenons gratuitement de l’aide) est là. Nahuel vit ici, et comme tous ceux qui nous viennent en aide, il travaille dans le bâtiment. Ils ont une tente dans le camping, et un morceau de caravane. Une installation précaire et permanente. Ils vivent comme ça, simplement. Je ne me souviens pas du nom de chacun, mais chacun a un visage fort, marqué, de la peau communicante. Nous plantons la tente à côté de la leur et de la vieille Ford qui manquera de l’écraser alors que nous la poussons pour la démarrer. Nous partageons notre poulet acheté plus tôt à Puerto Madryn. Les braises sont parfaites, la vache a bon goût, le pain est un peu sec, le vin fort, l’ambiance, chaleureuse. Nous parlons, avec plaisir, de choses vraiment banales. Nos attentions l’un envers l’autre les font rire. Ils sont déçus que je sois avec Loïc « para siempre ». Nous proposons de leur faire parvenir les photos par mail. Ils n’ont pas Internet. Ils nourrissent les chiens et chats errants avec les restes de l’asado. Ils nous invitent à les rejoindre le lendemain. Ils nous embrassent, nous donnent une tape amicale. Nous dormons jusqu’à huit heures, le vin aidant. La péninsule est ensoleillée, le vent froid. Notre première visite est celle des lions de mer, à cinq kilomètres du village. À cette époque, les baleines ne sont plus là. Les lions de mer sont très beaux, les mâles, couverts de poils, la tête droite orientée vers le soleil comme un tournesol royal, impressionnants. Certains se battent. Le duel ne dure jamais très longtemps. Nous rejoignons les pingouins qui envahissent la plage, les éléphants de mer qui forment un étalage longiligne de formes épaisses et luisantes. Nous attendons les orques, alors que la marée monte. Les orques ne viennent pas. La route nous fatigue, le pare-brise à un petit bris de glace. Nous essayons de nous rendre à Gaiman. La route est fermée, la déviation nous oblige à prendre de nouveau un chemin défoncé. Nous décidons de faire marche arrière, et passons la nuit au bord de la Ruta 3. La lune est énorme, rousse, se lève rapidement. À cinq heures, c’est le tour du soleil, qui donne à l’horizon ennuyeux de la pampa des couleurs vivantes et superbes. Un homme s’arrête et nous demande si tout va bien. Nous lui disons que nous nous sommes arrêtés là pour dormir. Il nous dit qu’il n’y a pas de problème, qu’il va travailler — il emprunte le chemin qui part vers le désert, là doit se trouver une usine. Nous rendons la voiture avec quelques heures d’avance. Ils ne disent rien pour le bris de glace. Nous trouvons un hôtel, cher, mais correct, d’où j’écris en ce moment, assise sur le canapé carré et tout blanc du salon aseptisé.