Loïc contre un mur de Rosario, ville natale du Che

Cordoba

6 février, Cordoba.

 

Bruits de ventilo (image d’Apocalypse now), grillons nocturnes, moteurs de voiture. J’essaie d’être à l’écoute de mon environnement. L’oreille fait écrire. Le voyage fait beaucoup écrire les yeux, la vue parle. Et je ne parle jamais des odeurs, rarement, des sons. Loïc me parle de choses débiles, il s’imagine « que les dates ne voudraient rien dire », qu’on vivrait « sans ordre chronologique, alors qu’il y en aurait forcément un », je suis allongée sur le lit. Nous venons de voir Sherlock Holmes au cinéma. Belle adaptation drolatique de Gayl Ritchie. Loïc se moque de moi : « Aâ la lueur des grillons, j’écris… » Il parle comme quelqu’un de fatigué. La route argentine nous fatigue, ses lignes droites, ses gens qui roulent si vite et si mal, son infinie pampa. Loïc me demande s’il peut faire le budget, s’il peut avoir mon petit carnet orange, « mmm ? » Il toque au rythme du ventilateur plafonal contre le lit en bois, avec ses doigts. « Est-ce que tu as remarqué que dans cette ville il n’y a pas d’adultes ? » Oui. Beaucoup de minettes. Il me caresse et m’appelle « Triforce ». « Un, deux, trois », il touche mes trois grains de beauté. « Je t’appellerai “trif”, triforce c’est trop long ». Il plante ses ongles dans mes fesses : « Imagine je serai une machine à fête foraine pour attraper les peluches ». Ça me chatouille. Cordoba n’est pas une belle ville, mais elle est très vivante. Loïc s’endort. Je lui donne le budget à faire dans le petit carnet orange pour ne pas qu’il se réveille. Je n’aime pas m’endormir seule. Cordoba semble être une ville jeune, adolescente. Cette impression vient sûrement du fait que nous avons commencé sa visite par celle du centre commercial. Je commence à être fatiguée, moi aussi. Le ventilateur caresse mon dos. Mes parents arrivent à Buenos Aires dans sept jours.

 

8 février, Cordoba.

 

21 : 00. De retour dans la cour intérieure de l’hostel après avoir pris le temps de visiter Cordoba, et de lui trouver du charme, dans le mélange, surtout, entre désuétude et aspirations modernes, architectures, véhicules, attitudes impliquées. Une chienne a accouché aux pieds du paseo Buen Pastor. Le garde de sécurité, vers 10 h 30 du matin, observait avec tristesse les quatre chiots et la mère fatiguée. Il nous a dit qu’il n’existait aucune société protectrice des animaux, ici, à Cordoba. « Adios, chicos ». Nous avons contourné le bâtiment vitré, rapidement visité une exposition sans grand intérêt. Vers quatorze heures, un homme qui vendait des tomates en jouet (« tomatos locos ») a jeté son emballage de glace par terre, tout naturellement. De même que le jeune homme qui jouait de la guitare dans l’immeuble d’en face hier soir. De même que la jeune fille qui regardait les fringues. De même que le vieil homme avant d’entrer dans la banque. De même que l’homme d’affaires assis au café. De même que le chauffeur de taxi. De même que la mère de famille rhabillant son fils dans la station de bus. Vers quinze heures, un groupe de « companion de jesuscristo » c’est installé au Burger King d’où j’ai observé une bonne heure la société de consommation se dégrader. Je lui ai trouvé des jours meilleurs, là où la civilisation la croise, l’éducation, dit-on. Les jeunes hommes, propres, souriants, multiplient les tapes amicales. Ils croient en un monde meilleur. Je ne leur en veux pas. Ils jettent leurs plateaux. Merci. Ils débarrassent. Ils ne gênent pas. Ils ne tachent pas leur chemise blanche. Leur petit sac à dos d’écolier contraste avec leur costume grande classe. Vers dix-huit heures trente Clint Eastwood nous prouve encore une fois qu’il SAIT faire un film, et ouvre encore les portes d’un monde meilleur, avec Matt Daemon et Morgan Freeman. Du rugby politique en finesse. Noir et blanc, le duel éternel. Un film classique, rien de meilleur. Coupe du monde 95, Johannesburg. Nous n’irons pas en Afrique, ce pays qui semble si riche en blancs, de ceux qui coupent la parole en y mettant des points de suspension. À vingt heures trente, la séance est terminée, je prends Loïc en photo devant une projectionneuse avec le pot de pop-corn géant sur la tête. J’immortalise son sourire, moins un plomb arraché par un grain de maïs. Cinq jeunes, les bavards de la séance, passent, une fille engage la conversation. Elle veut que je la prenne en photo avec le pot sur la tête. Elle nous demande si Cordoba nous plaît. Loïc répond oui, par politesse sans doute. Quelle sévérité. J’exagère. L’université, où un étudiant a donné un peu de ses cacahuètes à un chat vers seize heures, est belle, classée au patrimoine mondial de l’humanité. L’église qui partage ses murs aussi, mais mon hoquet persistant m’oblige à en sortir.

 

Notre bus pour Rosario est à minuit quarante. Cela fait encore deux heures et quarante minutes à attendre ici, sur la chaise en fer gris, accoudée à la table branlante, sous le ciel étoilé cadré par le bâtiment beige, en compagnie des grillons, et des voix du groupe voisin, où l’un des employés de l’hostel tente désespérément de « tocar » la jolie Française avec qui nous avons parlé ce matin, dans la salle d’ordinateur où un groupe de jeunes torses nus et boutonneux a passé une heure devant leur page Facebook. Il semblerait bien que l’Argentin n’arrive pas à ses fins ce soir, et que l’objet dans lequel se mue la petite Française, telle une pièce de musée, comporte la mention : « NO TOCAR ».

 

Invictus — William Ernest Henley (1875).

OUT of the night that covers me, Black as the Pit from pole to pole, I thank whatever gods may beFor my unconquerable soul.

In the fell clutch of circumstanceI have not winced nor cried aloud.Under the bludgeonings of chanceMy head is bloody, but unbowed.

Beyond this place of wrath and tearsLooms but the Horror of the shade,And yet the menace of the yearsFinds and shall find me unafraid.

It matters not how strait the gate,How charged with punishments the scrollI am the master of my fate : I am the captain of my soul.

 

9 février, Rosario.

 

Cheveux ébouriffés dans la gare souillée de Rosario. Nuit mémorable où nous avons pris pour la première fois un bus infesté de cafards. Le chauffeur s’en est expliqué : « Es que hay insectos que entran por las aperturas ». Un insecte plus gentil (du moins pour l’imaginaire) a également tenu compagnie à nos cauchemars : un grillon. Le bus s’éloignant et le chant persistant, nous en avons conclu que ce dernier avait plié bagage pour Buenos Aires.