“Au but” : Pensée à l’emportée d’après-pièce (ou : note de coin de rue toulonnais à 22h34).

Comment rendre justice à un acteur avec des applaudissements ? À la fin d’une pièce de théâtre, étrangement, c’est nous qui nous sentons vidés. On a été rempli pendant toutes ces minutes (avec ce temps bien particulier au théâtre – non pas une heure, mais soixante minutes, non pas soixante minutes, mais 1350 souffles et mots, gestes et non-gestes), et on ne sait trop quoi “leur donner” à la fin. On est intimidé par (ou de?) notre propre existence. Mais pourquoi parler pour « un public » ? Je suis intimidée par ma propre existence. Je ne sais pas trop s’il faut que je disparaisse sous la banquette ou que je me lève pour crier bravo. Je suis un spectateur – et curieusement, cela me donne de la voix et me l’enlève ; et curieusement, je suis un silence qui crie, une sorte de bulletin de vote pris dans un système que représente la scène de théâtre, avec ses limites et ses parois d’institution intestinale, et qu’elle, précisément et à chaque seconde de jeu, déconstruit. Je ne sais pas comment expliquer Thomas Bernhard – c’est un prodige de la description du théâtre de la vie ; de la vie au théâtre ; de l’embrouille et de la clarification, du subtil et du marquant (feutre indélébile)  –, surtout je ne sais pas comment remercier le jeu de ces acteurs incroyables. Je devrais juste leur dire : merci. Mais le théâtre ce sont des applaudissements. Je n’aime pas tellement les applaudissements, surtout depuis que je me suis fait une entorse à chaque main (j’applaudis et je revois les yeux bleus de mon kiné me dire : surtout pas de mouvement de percussion : j’ai été prudente avec le marteau, la ponceuse, le vélo – et là, j’applaudis frénétiquement). Mais si je n’aime pas vraiment les applaudissements, c’est aussi parce que je ne sais pas si les acteurs aiment les applaudissements ; j’ai la sensation qu’ils les vivent comme un doute, un lieu incertain : on agresse le vide, en capturant entre deux mains l’air qui a été respiré depuis 115 minutes environ. Clap clap. J’aurais aimé leur demander s’ils aiment les applaudissements. À la fin de la pièce, au moment des saluts, Dominique Valadié (rôle de la mère) dit à Léna Breban (rôle de la fille) : « normal ». Et fait une moue descendante. C’est une fraction de seconde. Je ne sais pas si c’est une réponse à la question : « alors ? » (sous-entendu : “alors qu’as-tu pensé de ton jeu, de la pièce, etc.” ?), mais il me semble que oui. Pour nous, ce n’était pas “normal”. C’était tout sauf normal. C’était dément. C’était génial. Et les applaudissements, discrets, de cette petite salle, ne rendaient pas les frémissements pendant la pièce, les murmures des personnes dans mon dos, qui donnaient eux des stupéfactions quant au texte, mais surtout quant à sa magistrale interprétation. « Quelle femme ! » Dominique Valadié, ou la mère ? Les deux ! Quel hommage incroyable à la langue – même traduite – de Bernhard ! Quel écho à l’auteur, quelle voix pour son texte, même cassée, même avec des hésitations parfois, une imperfection du jeu qui donne TOUT : quand on ne sait pas si l’actrice boit vraiment du cognac ou si elle fait semblant, c’est que la magie a eu lieu. Quand on se sent touché, profondément, par un texte, on sait que son auteur est un « grand écrivain », mais on sait aussi qu’il a trouvé le bon corps, qu’il s’est inscrit sous la bonne peau (pour vivre à nouveau, pour penser encore, pour être transmis). Au but. La première pièce que j’ai lue de Thomas Bernhard ; Thomas Bernhard, le seul auteur dont j’ai lu tous les livres, passionnément (et le seul auteur sans doute que j’ai lu passionnément). Je ne m’en souvenais plus. L’acidité, la capacité subversive d’un texte pour notre époque finalement si innocent ; je veux dire, il n’y a pas de nu, pas de sang versé, que des mots, mais ils sont des hachoirs qui déchiquettent, tout en remplissant. Rien de cette viande humaine ne part à la poubelle, tout est recyclé, et l’on revient avec des phrases toujours plus puissantes, grâce à cet art de la répétition du même qui revient toujours avec quelque chose de différent (que le jeu de l’actrice accentue en nuançant les tons, avec autant de finesse que celle qu’un aquarelliste utilise pour passer d’un bleu clair à un bleu transparent – voir les planches de Moebius), on revient du déchiqueté à la vie, comme inlassablement, mais aussi comme juste avant l’effondrement. Au but nous parle, à travers mille détours, directement. C’est une pièce frontale, délicieuse, qui nous fait rire, mais pourrait nous pousser à pleurer. Toute cette émotion que cela doit être, à l’intérieur d’elles, d’eux… Cette camisole de monologue, ce doit être quelque chose. Pour nous, pour moi, c’est une petite révolution. Révolution bernhardienne : on fait le tour de sa planète, on revient toujours au même point tout en ayant été plus loin. La répétition de Bernhard fait de lui l’auteur qui nous prouve que tout n’a pas déjà été écrit (même si, bien que), et qu’au théâtre, tout se réécrit à chaque minute, à chaque battement de cils – de coeur. Le théâtre est sans doute la seule chose, dans ma vie standard d’humaine du 21e siècle, que je ne vis qu’une fois parce que je ne peux faire de capture d’instant – dans quel autre lieu est-ce que je viens sans appareil photo ? Au but n’aura eu lieu qu’une seule fois pour moi. Ce 6 décembre. Et j’en remercie infiniment des acteurs qui réussissent à donner au public que je suis quelque chose d’eux-mêmes et de Thomas Bernhard dans une unique livraison : Dominique Valadié, qui porte sur ses épaules et sous son manteau la camisole d’une mère déchainée et enchainante avec un talent unique, une sorte de toupet aux accents discrètement ancrés dans le Sud ; Léna Breban, qui fait tenir dans son mutisme un miroir pétrifiant au monologue de la mère, et dans son corps scénique un volcan éteint ; Yannick Morzelle, qui nous fait adopter en l’espace d’un instant le Thomas Bernhard du présent, l’auteur dramatique que l’on n’attendait pas, cette voix qui porte la jeunesse et son ombre, et fait entrer la pièce dans le présent ; et même Manuela Beltran, qui malgré son petit rôle permet une transition parfaite entre deux tableaux, préparant la scène qui suit tout en laissant le spectateur dans le doute :qui est cette jeune femme si bien apprêtée, au corps sec et aux lèvres rouges, un personnage à venir ou une technicienne chargée de préparer le plateau ? C’est bien ça, Thomas Bernhard : tout à la fois. Le rire et le drame, la futilité et l’insondable, le décrépitude sévère d’un fauteuil à oreille et la jeunesse soulevée d’un corps frais ou d’un jeu de talons noirs dont on ne sait s’ils font partie de la pièce, de la vie, ou des deux : ils font partie du jeu. « Tout est bien qui finit bien » : merci.

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