What we do in the shadows

What we do in the shadows, de Jemaine Clement et Taika Waititi. Un génie. Des génies. Un film génial. Une expérience inoubliable. J’arrête là, mais vraiment, depuis que nous avons découvert la filmographie de Taika Waititi, réalisateur Néozélandais, alors que nous glandouillions devant l’écran géant de Geoffrey à New York, nous sommes devenus addicts du cinéma made in Wellington. Le premier film que nous regardons ? Boy, l’histoire d’un jeune garçon qui attend impatiemment le retour de son père, emprisonné. Le second ? Eagle vs Shark, l’histoire d’une jeune fille « souffre-douleur » qui tombe amoureuse d’un personnage décalé… Enfin, le troisième, What we do in the shadows, l’histoire d’un gang de vampires… tournée façon documentaire. C’est bourré de talent, d’humour, de subtilité. Nous passons devant le cinéma que notre hôte nous a montré du doigt la veille : « Celui-là (la ville a une concentration de cinémas impressionnante), c’est le cinéma de Sir Peter Jackson, vous savez, le réalisateur du Seigneur de Anneaux ». Loïc veut y retourner. Le lendemain, nous repassons, poussons les portes. C’est superbe. Élégant, à la mode italienne disons, sans pour autant être prétentieux. Mais assez travaillé pour avoir la sensation de participer à une séance des années folles, avec un décor à la fois authentique et scénarisé. On s’attend à croiser Gatsby le magnifique. Ou Peter Jackson, s’il vous plaît ? La barman du bout du couloir (à l’entrée, une craie rose et une craie violettes ont écrit : « la billetterie est fermée. Merci d’acheter vos billets au restaurant ou au bar » ; le bar est au fond d’un couloir étrange, type troisième dimension, assez invitant) nous dit : « Vous croiserez peut-être Taika Waititi, il traîne souvent par ici. » Elle nous demande si nous sommes étudiants ; malheureusement, non. « Voyageurs, alors ? » Oui. « Alors je vous donne des tickets en promotion, je sais qu’il faut économiser quand on voyage… » Nous revenons pour la séance de 16h30. La lumière passe par toutes les fenêtres, dessine des ombres géantes, dore les escaliers, le mobilier de bois clair, se reflète sur les vitres des cadres derrière lesquels on a enfermé l’article du journal qui montre la première du Seigneur des Anneaux dans le cinéma, le cinéma dans ses premières années, avec de vieilles autos garées devant, le cinéma lors des évènements… Dans la salle sombre, une autre mise en scène, presque orientale, prend le relais. C’est la première fois que je trouve une séance de cinéma aussi excitante. Ni une expérience 3D pas au point, ni une expérience 4D loufoque, ni l’expérience habituelle de l’écran géant dans une salle standardisée, dans un cinéma où 10 autres films sont diffusés en même temps, mais une expérience différente, à la fois historique et actuelle, sans prétention et un tantinet grandiose. Nous sommes quelques uns seulement, dix peut-être, dans une salle immense avec des rangées de fauteuils en tissus, d’autres en cuir, des lumières tamisées, et quelque chose d’une arène dans l’esprit. Un cinéma avec une âme. Si j’essaye de me remémorer mes expériences cinéphiles, je pense aussi au cinéma du petit village de Besse sur Issole, où nous avions regardé L’Artiste. Une âme, là aussi. Je pense au cinéma à étages de Manhattan, plutôt impressionnant, mais prétentieux, aussi. Et aux cinémas d’Aix, trio formé d’identités totalement différentes. Les cinémas sont un peu comme les librairies. Il y en a beaucoup, et de nombreux aseptisés. Mais il y en a aussi qui retiennent votre souffle, au moins plusieurs secondes, et qui vous parlent du temps, des gens, vous racontent des histoires avant même d’avoir ouvert un livre ou visionné un film. Des univers.. palpant. Entrez dans les toilettes du cinéma de Peter Jackson à Wellington – vous comprendrez de quoi je parle ; non, ce n’est pas juste un cinéma ; votre pipi devient précieux. Et le film ? Eh bien le film est à applaudir. Quelqu’un qui sait faire, écrire, réaliser, filmer de la mythologie aujourd’hui, pour moi, mérite un Oscar. J’aime la simplicité avec laquelle est écrit What do we do in the shadows. J’aime la complicité dont le film est tissé, entre les acteurs, les spectateurs… Un duvet bourré de plumes prêt à exploser, une peluche pleine de moumoutes blanches à éventrer ; bref une boîte à paillettes, mais juste pour rire, juste pour s’amuser, sans trop en faire, et sortir du cadre, intelligemment. C’est ce que font ces gars-là. On aime leur bouille, on a l’impression que ce sont nos voisins, et en même temps, on les admire un peu… On s’imagine en train de leur dire « félicitations ». Félicitations, vous avez réussi à recréer le monde actuel avec des histoires imaginaires et improbables. Vous avez écrit une mythologie à la Barthes : inventé l’histoires de Vampires qui croisent des Loups-Garous, et que cela ressemble à un gang qui en croise un autre, recréé des soirées dans des bars de vampires qui ressemblent à nos boîtes de nuit, retracé l’histoire d’une famille de suceurs de sang qui cristallise les liens entre les véritables amis aujourd’hui, parlé de l’éternité, de l’amour, de l’illimité, en utilisant des costumes grotesques. La bande a stigmatisé notre société avec des vampires. Elle a détourné des stéréotypes, dans la manière de filmer aussi bien que de penser son sujet, vers un nouvel objet cinématographique. Et tout ça, « localement ». La Nouvelle-Zélande peut être fière de ses enfants. Et je suis heureuse d’avoir marché dans Wellington aujourd’hui.