Les particules miraculeuses

J’ai toujours accordé beaucoup d’importance à l’autre – au moins autant qu’à moi-même. C’est dire, donc : beaucoup. S’attarder sur un regard, c’est toujours trouver une histoire ; parfois, une amitié. J’avais lu, intensément, passionnément, Levinas, vers mes 20 ans, à Paris, dans les bibliothèques municipales, prenant chaque semaine le vélo pour une bibliothèque différente, celle qui aurait l’exemplaire qu’une autre n’avait pas. Peu importe qu’elle ait été à 5 km de chez moi ou à 15 (quoique Paris excède rarement le cercle des 8 km). De Levinas, je retenais l’idée de visage, l’idée d’Autre, et bien qu’à cette époque, écrivant pour l’université, j’intellectualisais tout cela, j’ai abandonné aujourd’hui toute idée théorique. Tout ce que je retiens de mes lectures compliquées, c’est une idée, un aperçu vague, la sensation que le visage dont parlait Levinas se dresse chaque seconde face à moi, dans le passant qui me bouscule, celui qui me frôle, celui qui entame une discussion. Et dans Jean, chez qui nous sommes aujourd’hui, et qui nous dit : « Vous êtes un miracle », non pas dans le sens où nous serions exceptionnels, mais dans le sens où la vie conduit les rencontres avec des accents surprenant, dans le sens où l’on est apparu sur son palier à telle minute, tel moment, dans le sens où la vie est un miracle, parce qu’elle a des visages, parce qu’il y a l’Autre. Parce que nous sommes là, et que Jean est là. La vie est simple et c’est ainsi qu’elle est belle. Parce qu’il y a des portes et qu’elles ont des poignées, parce qu’elles s’ouvrent et se ferment, disant donc qu’il existe ces deux choses merveilleuses : l’ouverture, et l’intimité. L’infini, et l’intérieur minuscule. Nous sommes des humains, nous sommes des maisons. Nous avons des portes, et jouons avec autant que nous pouvons. Jean est un de ces êtres extraordinaires, qui n’essaye pas de vous entraîner où que ce soit, mais qui en respirant, vous fait danser avec lui. Nous l’avons un peu envahi, ces deux derniers jours, si enthousiastes de rencontrer un homme plein d’histoires. En voyageant, nous ne cessons de faire des rencontres superbes. Mais c’est la première fois qu’on nous ouvre la porte avec autant de chaleur, de caractère, de spontanéité. Et je veux dire : vraiment, la porte d’entrée. La façon de tourner la poignée et de nous prendre dans ses bras comme le ferait notre grand-père, mais avec toute la jeunesse d’un corps qui parle de voyage, d’aventures et d’amitié.

Nous arrivons de nuit à Wellington, la capitale discrète de Nouvelle-Zélande, qui s’avère être un paradis citadin. Nous réalisons que nous n’avons pas l’adresse de Jean. Je relis son message, qui nous dit de trouver une « BMW silver sports » et de nous garer à côté. Nous nous rappelons que la description dit qu’il faut monter de nombreux escaliers. La forme de la ville nous est familière : Wellington fait partie de ces villes portuaires en escaliers, comme Valparaiso, comme San Francisco, où les palissades se superposent les unes aux autres comme d’élégants Legos. Alors, à la première BMW grise, même si elle n’est pas « sports », nous montons les escaliers qui nous semblent mener assez haut pour correspondre à la description. Un homme en peignoir nous ouvre. « Jean ? » Non, ce n’est pas lui. « Mais rentrez ! » À l’intérieur, c’est un peu le chaos (je me dis : un homme qui vit seul ? et cherche les indices – paquet de chocolat négligemment ouvert, chaussettes qui trainent), et l’homme sort son Mac pour tenter de nous montrer où nous nous situons sur la carte, et où nous devons aller si nous cherchons « little Karaka bay ». Nous redescendons les marches, reprenons la voiture, nous perdons un peu plus loin et revenons errer dans le même coin. Trouvons une autre BMW grise, cette fois-ci sportive, montons les escaliers de droite, puis ceux de gauche. Toquons à la fenêtre d’un homme complètement absorbé par son travail qui nous regarde farouchement et nous claque littéralement la fenêtre au nez : « non, je ne connais pas de Jean ! » Alors que nous nous demandons ce que nous allons faire, et que la nuit s’annonce chargée en rencontres contrastées, une petite porte carrelée s’ouvre : « par ici, entrez ! entrez ! » Jean et l’homme farouche sont voisins.

La maison surplombe la baie. Elle est ancienne, tout comme le décor, mais l’on s’y sent instantanément bien. J’aime les draps fuchsia, et le tigre énorme qui trône sur l’armoire (en peluche, bien sûr). « The Tiger room ». C’est écrit sur la porte. Nous bavardons avec sa colocataire, qui travaille dans un restaurant proche, et qui vient de Boston. Jean vient d’Australie, et a déménagé récemment de Tasmanie, où il a essayé de s’installer, à Wellington, où il a trouvé une ville « accrocheuse ». La maison est pleine d’œuvres discrètes – chacune, avec une histoire. Il a un accent charmant, et paraît bien plus jeune que sur la photo que nous avions vue de lui sur Internet. Son français est excellent. « Voulez-vous venir avec nous ce soir ? » nous demande t’il : c’est le solstice d’hiver, et une amie à lui organise une soirée chez elle, autour du feu. Nous prenons la route pour traverser la ville. Nous garons devant une école, avant de nous laisser guider par l’odeur de fumée – et le chiffre 5, aussi. Une dizaine, ou une vingtaine de personnes sont réunies autour d’un feu modeste, dans lequel ils s’apprêtent à faire brûler leurs vœux. On nous tend un petit papier, sur lequel inscrire ce que l’on veut laisser derrière nous pour la saison à venir, et ce que l’on veut créer (leave and create). Ensuite, on le coince dans un des nerfs de la bûche. L’hôte le plus âgé la met au feu. Il s’agit de Colin, avec qui nous passons la soirée à bavarder. Il a 82 ans. Assez d’années vécues pour ouvrir un bar à histoires. Et d’autant plus passionnantes qu’elles viennent d’un homme qui a tout du « personnage », avec sa canne, ses cheveux longs blancs encadrant un visage doux et marqué, le nez bien présent, sa tenue écossaise et son rire qui vient et s’en va par vagues – tendres tsunamis. Un jeune garçon vient s’asseoir à côté de lui un peu plus tard. Il a le regard brun, et l’air de s’ennuyer, mais contribue à l’image de cette soirée : réunion de générations, d’inspirations, de nationalités. Il y a du vin chaud. Des visages chauds. Famille faite d’horizons.

Sur le retour, Jean nous fait passer par Cuba street, la rue des cafés, la rue « Arty » de Wellington, et sa rue préférée. Nous y retournons le lendemain, dans l’animation différente de la pleine journée. Le solstice d’hiver semble avoir éveillé la ville à une créativité bouillonnante. Au musée Te Papa, génial parce qu’interactif, génial parce que géant, multiculturel, ouvert et intelligemment organisé, un groupe de jeune danse le hip-hop, sous le regard du « noteur », qui choisit ses gagnants. Ils virevoltent : je ne vois pas d’autre mot. Légers, créant sur le sol comme des combustibles dont le devoir serait d’inventer des formes et des phrases avec des gestes, dessinant les traces de leurs propres mouvements, insaisissable pour l’œil photographique parce que trop agiles, trop esquivés, trop aériens, donnant l’image d’une mode hip-hop, mais reflétant aussi celle du dynamisme d’une ville aux styles ouverts – vêtements ou goût pour les danses, écossaises, de salons, rebelles, divergentes… Pour la capitale d’un pays aussi peu peuplé et isolé qu’est la Nouvelle-Zélande, Wellington est impressionamment stylée. Peut-être parce que libre ? Elle prend ce qu’elle veut des inspirations qui lui viennent de l’extérieur. Elle vit sur la faille qui fait de la Nouvelle-Zélande une terre de tremblements. Tout est une histoire d’énergie.

Avec Jean, nous continuons nos discussions. J’ai la sensation que l’énergie qui l’anime est différente de celle que nous rencontrons habituellement. Et j’ai la sensation, depuis que nous avons atterri à Hawaii, depuis que nous voyageons en terres volcaniques, que notre voyage change, ou nous change un peu. Il nous fait découvrir la chaleur qui peut naître de l’hostilité. Il nous fait découvrir une différence que je n’aurais pas soupçonnée ici, et qui vient de la Nature. Des forces qui nous dépassent (et nous menacent) tout en nous constituant. Nous avions cherché, lors de notre premier grand voyage, à rencontrer le différent, en visitant des cultures réputées (étiquetées ?) « absolument » autres. La culture de peuples plus pauvres, ou celle de cartes postales exotiques. Finalement, trouvant partout le même Coca Cola et les mêmes écrans, j’avais trouvé le monde assez uniformisé. Mais plus on voyage, et plus les différences nous surprennent, en venant « d’ailleurs ». Elles ne sont plus « le grand Choc Indien ». Elles deviennent l’observation tranquille d’une pensée qui suit d’autres motifs et motivations. Elles ne viennent plus d’une coutume différente, elles ne viennent pas du fait que quelqu’un mange du chien ou des cafards ni du fait qu’il porte de l’alpaga au lieu du mouton. Elles arrivent avec la capacité à voir et reconnaître les nuances. Aujourd’hui, je suis en Nouvelle-Zélande, et je me sens sur une autre planète. Je reconnais la nourriture, je porte les mêmes jeans, je parle la même langue et je regarde les mêmes films. Et pourtant, je vois partout la différence, je sens des énergies que je ne connais pas. Ce second voyage à longue durée nous montre que la différence est partout, aussi présente que les ressemblances, et même : qu’elle est la ressemblance, en étant la nuance. C’est une teinte, une idée, une matière que l’on a en commun et que l’on regarde différemment. Finalement, ce qui nous rend différent d’un autre peuple par l’évidence, parce qu’ils roulent en calèches et que nous roulons en voitures de sport, c’est le temps : on voyage géographiquement, mais surtout, temporellement, dans une culture qui n’a pas encore acquis les ustensiles de la modernité. Ce qui nous rend différent par la nuance, ce sont les manières dont on emploie un même regard, dans un même monde (même niveau de développement) pour créer des histoires nouvelles avec la même cartographie.

En prenant le temps de découvrir une culture, et pas seulement de photographier un paysage, comme nous l’avons fait en passant six mois aux États-Unis, à voyager dans l’univers de tous nos hôtes et à questionner les habitudes de chacun, on découvre en l’humain autant de nuances qu’il existe d’empreintes digitales. Je ne sais pas si j’arriverai un jour à décrire cela. Je ne sais pas ce que j’arrive à transmettre ou simplement transcrire de ce que je ressens aujourd’hui. Mais je sais que le miracle est là. Sous nos yeux. Tout le temps. Qu’il faut regarder le bouchon du stylo nous échapper des mains et rouler sous la table, le bout de poussière qui va s’y accrocher, le talon de la femme qui pose à ce moment-là son pas sur la moquette de la bibliothèque… toutes ces empreintes, sur la moquette, sur nos yeux, sur le papier – il faut les regarder, les prendre, et les redonner.

J’ai l’impression que Jean nous donne un peu de sa vie, en ouvrant les portes, non seulement de sa maison, mais de ses placards, et de ses dossiers. Dans l’un d’entre eux, « une des mes vies », nous dit-il, il est beau, glamour, terriblement italien et carrément irrésistible : il est le premier modèle pour Dior ; nous sommes dans les années 60-70, « la vie est simple », comme nous dit Jean, « je suis Australien et cela plaît dans le monde de la mode »… Et même, il n’y a pas de « monde », il n’y a que des rencontres, « simplement, tout simplement »… « Aujourd’hui tout est plus compliqué », ajoute-t-il. Peut-être bien. Jean est d’aujourd’hui et de ce temps, le révolutionnaire australien qui pose pour les plus grandes marques à Milan, Londres, Paris, Rome, et qui mène une vie excentrique (débridée ?), mais il est aussi le « voyageur éternel » qui danse dans un groupe local, chante dans un autre, porte un bonnet roulé qui relève son oreille gauche et qui, au petit matin, toque discrètement, juste un coup, fermement, à la porte, pour vous avertir qu’il a laissé devant un fabuleux petit-déjeuner… « Vous avez aimé les tasses ? Je les ai achetés hier, elles sont rigolotes, hein ? » Ce sont des tasses petites, fines, à la fois vieillottes et sexy, qu’il faut prendre avec le petit doigt en l’air. Nous posons le plateau entre nous deux et, regardant la baie du lit, on se sent bien. Au cœur de la vie, dans le cœur des gens. Il y a tellement de vies ; tellement de gens, et de portes. Cette pensée me rassure et m’effraie à la fois. Voyager est une façon de toucher à toutes ces possibilités pour en trouver une, une seule. Choisir une vie, toucher à l’infini pour le réduire à une seule empreinte. Jean me dit qu’il n’y a pas qu’une vie. Qu’il y a une infinité de vies. Jean parle de réincarnations, de vies passées, et de vies à venir. Je le regarde parler, son visage dansant à côte d’un cadre, une photographie prise de lui dans ses jeunes années, un talon de femme posé sur le casque qu’il porte, les sourcils bruns, retroussés sur un air à la Jim Carrey, la cigarette au bec, et je ne vois plus d’histoire de réincarnation mais des histoires dans une histoire, des poupées dans une poupée, des Jean dans un Jean. Et finalement, je pense que les vies qui nous sont données à vivres, je pense que la pluralité, nous vient des autres. Je ne crois pas que j’aie existé ou existe à nouveau. Je n’en ai pas non plus le désir. Mais je pense que l’infini qu’il m’est permis de regarder en voyageant, et en existant simplement, constitue mon être pluriel. Je regarde les autres, tous ces visages, et je pense que toutes ces vies remplissent le vide que l’on pourrait ressentir à n’être qu’un seul corps. Je choisis d’écouter le monde, et puis, pourquoi pas, à côté de ça, d’être moi. Je suis ce que j’aime, qui j’aime, et ce qui me rebute. Je suis juste un humain. Un touriste en Nouvelle-Zélande, et peut-être bien dans ce monde. Un touriste qui marche sur Cuba Street un 21 juin.

 

 

  1. rocchi michel
    25 juin 2014 à 11 h 40 min

    bisous les globetrotters

    votre carte d’Hawaï nous a fait super plaisir, votre périple continu pour notre plus grand plaisir de vous lire sur ces rencontres que vous faites.
    cela nous fait rêver.
    on vous fait de gros bisous toute la famille Rocchi