Cours, Forest…

6 janvier

Clap. Action. « Je crois que c’est ici qu’ils ont tourné Forest Gump », me dit Loïc, dont c’est un des films préférés. Je regarde le square. « Tu es sûr ? » « Oui, mais le banc n’y est plus, il avait été ajouté pour le film et doit être dans un musée ». Nous sommes à Savannah, le temps est couvert, la ville a quelque chose d’endimanché, même un samedi. Non pas les neiges, mais le dimanche éternel. Je serai plus impressionnée encore par Charleston, qui dénote complètement avec le reste des États-Unis. Une ville humaine, vivable, esthétique, une ville pleine d’air et d’un charme que l’on finit par dire « européen ». À Savannah, nous logeons chez une dame qui nous déroute un peu. Très gentille et cuisinant pour nous nombre de petits plats, elle nous étonne par tant de confiance en soi et, osons le mot, de prétention. Cherchant dans le moindre de nos mouvements la reconnaissance — fixant à chaque bouchée nos lèvres en espérant qu’un « mmm » en sorte promptement. Le matin, une voix force la porte : « Petit-déjeuner dans dix minutes ». Nous pouffons : oui, Tata Simone. Comme de nombreux américains, son histoire parle de drogue. Ses fils, prix dans un réseau, passent trois ans en prison. Cela n’empêche pas l’un d’être aujourd’hui professeur à l’université de New York (il voulait être président, nous dit-elle, « mais je ne pense pas qu’il puisse, bien que très intelligent, pour deux raisons : l’obésité et le fait que sa femme soit noire » — ce qui, à nos yeux, ne compte visiblement plus aux États-Unis, au vu du président lui-même et de la couleur de peau de l’épouse du maire de New York), et l’autre chef de cuisine, ouvrier du bâtiment et surtout, dit-elle fièrement, « artiste ». Elle est pleine de bonnes intentions et intéressante, mais démesurément confiante. L’interrogeant sur son activité littéraire (elle habite une charmante maison pleine de livres), elle me répond qu’elle écrit en ce moment deux romans, sur « des sujets originaux », le premier étant sur « une histoire d’amour intéressante », « pas comme la vôtre », ajoute-t-elle tout en me demandant de « ne pas me froisser », car « trop facile, deux blancs, deux milieux sociaux égaux », etc. Donc, une histoire d’amour entre un juif et une chrétienne. Je ne me froisse pas, je comprends, mais encore une fois et par rapport à d’autres discussions que je ne rapporterai pas ici, il me semble qu’elle manque le point le plus important : l’extraordinaire dans l’ordinaire (et non pas dans les clichés religieux). Mais j’aime sa façon de raconter les histoires, alors, j’écoute. Elle a deux chats, dont l’un joue comme un chien : mettant un bout de lacet à nos pieds, il va le chercher et le rapporte lorsqu’on lui lance. Ça, c’est original !
À Charleston, nous ne nous arrêtons que brièvement, le temps de respirer un peu l’atmosphère sereine du lieu. J’ai du mal à penser que nous sommes aux USA. Pas d’immeubles, seulement des maisons de maitre ou plus modestes, des maisons en bois. La ville est pleine de petits restaurants et boutiques. Nous nous en éloignons un peu, pour finalement trouver un camping dans les marécages. Brume, humidité et mousse forment notre cocon d’une nuit.

7 janvier

Journée pluvieuse. La température varie étrangement d’une ville à l’autre, comme si le climat était fait de courants d’air baladeurs. En quelques heures de route, de la Géorgie à la Caroline du Nord en passant par la Caroline du Sud, nous passons de 25° à -10°, zigzaguant illogiquement. Le soir, nous regardons Forest Gump, blottis l’un contre l’autre à l’arrière de la voiture, uniques occupants d’un camping dans la forêt, sur une péninsule de Caroline du Nord. Dehors, le vent souffle, et il fait -10°. Le feu qui nous a permis de faire chauffer de l’eau pour nos bols de nouilles commence à s’essouffler. Je pleure à chaudes larmes, comme à chaque fois, lorsque le film touche à sa fin. Mais cette fois-ci, nous le regardons tout à fait différemment, reconnaissant les lieux que nous avons traversés et traversons encore. Les plantations, maisons de bois blanches, allées de chênes recouverts de mousse espagnole, les crevettiers, et surtout, car c’est la première fois que nous le regardons en anglais, l’accent languissant du « Sud », des southerners. La séance terminée, nous regagnons notre tente pour une nuit avec des rêves gelés. Ce matin, nous prenons une douche brûlante. En sortant des sanitaires, je me rends compte que mes cheveux sont droits comme des bâtons, figés dans la glace. Je reviens sur mes pas et me redirige en courant vers les douches, chauffées, pour « décongeler » au plus vite. Une biche surgit devant moi, bondissant comme un éclair gracieux, mariant à la perfection rapidité, précision et délicatesse. Au bout de quelques secondes, je ne vois encore plus que l’arrière blanc de sa queue dressée, elle n’est déjà plus qu’une apparition, bientôt suivie d’une autre biche, bondissant, un peu plus loin de moi, dans la même direction. Ce ne sont que des biches, que des animaux, mais la sensation de les saisir dans leur environnement naturel est toujours, absolument toujours un émerveillement.

Les journées sur la route sont parfois des journées passées à penser (d’autres fois, à dormir ou se létargifier). Le soleil diffuse une chaleur épaisse dans la voiture, je m’assoupis. Avec les paysages défilent les images intérieures, les projections d’une intimité universelle. L’idée de vie, celle de mort, la pensée du voyage et l’analyse d’une composition naturelle et humaine : l’habitat, le vol de l’aigle et celui du petit oiseau rouge, l’herbe d’un vert fluo, les marécages-miroirs et les chiens de bords de route, la physionomie de Caroline du Nord. « Il ne restera rien », disent Les Ogres de Barback dans la radio. Je repense à Forest Gump. Ce film est vraiment beau. Parle de la beauté. On voyage comme Forest court. « Comme ça ». Pour rien et parce que. On a besoin de sens, le groupe de personnes qui courent derrière lui ont besoin de sens, mais n’est-ce pas seulement parce qu’on réfléchit trop ? Dans « l’idiotie » de Forest réside la non-réponse à une question qui n’en est pas une, qui ne devrait pas en être une. Intelligents ou non, nous sommes pris dans le même mouvement, la même vie. Le même souffle, la même guerre, le même amour. Sur la route, un panneau d’Église demande : « Ipod ? Ipad ? Try Ipray ». Et Forest Gump demeure un des meilleurs films de l’histoire du cinéma — et de la Vie.

8 janvier

Washington. Beautiful. Nous arrivons dans la capitale par une petite route qui longe un lac gelé bordé de grandes maisons de briques rouges et d’arbres roux, une petite route grise suivant un parcours cyclable qui sent bon la nature, la prospérité, l’hiver charmant des grandes villes ayant su se réaliser, des grandes villes épanouies dans un sujet  : ici, la politique. Nous sommes un peu fatigués, après une nuit passée à se battre à l’arrière de la voiture. Ayant d’abord fantasmé sur le fait de se créer un cocon sur les fauteuils arrières, et finalement coincés dans nos sacs de couchage jumelés, tordus dans tous les sens et tiraillés par un sommeil inassouvissable dans un climat nous faisant regretter la Floride, nous avons été contraints de regagner les traditionnels fauteuils avant. Même cérémonial. Baisser la molette, reculer, s’enfiler dans le sac, et se tordre jusqu’à trouver la parfaite position pour ronfler un peu. Puis réveiller la voiture, lui demander d’enlever le gel, et de rouler un peu, jusqu’à la prochaine aire, le temps de se réchauffer. Puis éteindre le moteur, baisser la molette, reculer; profondément s’enfoncer dans son sac et espérer retrouver la force de fermer l’oeil jusqu’au lever de la pâle, car hivernale boule de feu. Nous arrivons donc fatigués à Washington, mais heureux. Encore une nuit d’économisée, et nous allons pouvoir mordre dans la capitale à pleines dents. Elle me plaît spontanément; ville large, mais sans excès, pleine de quartiers résidentiels colorés, pleine de maisons et non d’immeubles, et de colonnades plus prétentieuses, mais édifiées pour la bonne cause : pour tous ceux qui méritent des monuments. Géniale idée que de créer, aussi, une allée de musées tout aussi intéressants les uns que les autres. Immédiatement, nous visitons le musée d’histoire naturelle et le Air Space museum. Riche, passionnant, ludique, étonnant. Géant. Nous sommes aussi enthousiastes à propos de nos hôtes, qui me stupéfient. Carte de métro préremplie, machine à faire des chocolats chauds ou thé ou café toute prête, conseils sur la ville posés sur papier, un étage entier pour nous dans une très jolie maison, un petit déjeuner généreux servi dans de la belle vaisselle, du brie disposé à côté de biscuits salés et raisins à notre arrivée, enfin et même si ça n’est pas tout, un couple actif, souriant, intéressant… Ah ! ce que j’aime la vie à cet instant…

9 janvier

Il pleut des trombes. Un temps parfait pour écrire un peu, et surtout, prendre le temps d’arpenter les musées. Hier, nous nous rendons à la National Portrait Gallery. Je suis absolument impressionnée par la qualité des expositions. La meilleure idée du monde revient sans doute à un certain Smithson qui, en 1835, lègue sa fortune aux États-Unis d’Amérique « pour fonder, à Washington, sous le nom de The Smithsonian Institution, une institution pour l’accroissement et la diffusion du Savoir pour tous les hommes ». Ainsi naît, selon moi, la vraie identité de Washington, plus ancrée dans ses musées, pour le touriste du moins, que dans la politique. D’un homme qui lègue — assez mystérieusement — une fortune familiale et surtout anglaise à un pays dans lequel il n’a jamais mis un pied. Peut-être un idéal derrière tout ça, en tout cas qui donne à Washington un air intelligent, posé, curieux, équilibré et unique. Une allée monumentale de musées gratuits. Le musée d’histoire naturelle, notamment, me fait penser que tous les enfants (et parents) du monde devraient bénéficier d’un aller-retour pour Washington. Je ne peux pas m’empêcher de penser que si chaque enfant avait l’opportunité d’entrer dans un tel musée, il n’y aurait plus ségrégation, ni violence. Je crois au pouvoir de tels musées : gratuits (= accessibles), ludiques (= accessibles), passionnants (= engagés). Nous visitons également le Zoo. Je suis particulièrement interpellée par l’octopus et les variétés sous-marines. Le dragon de Komodo m’impressionne, aussi. L’espace, pour les animaux, est « vivable ». C’est grand, bien aménagé.. Nous ne voyons pas maman et bébé Panda qui sont réservés aux membres du zoo. Washington est également une ville « marchable ». Nous la parcourons dans toutes les directions de la boussole, sans trop de difficultés. Plutôt étonnant pour une capitale. Ses quartiers sont très différents, notamment Georgetown, où le temps semble s’être arrêté (mais pas l’argent de couler). Canaux et prospérité. Nos hôtes se trouvent au nord, dans un quartier vivant et populaire. Ils sont incroyablement chaleureux, tout en étant détachés, occupés par leur propre vie. Nous discutons beaucoup, et finissons par manger plusieurs fois ensemble. Je suis fascinée par nos différences, qui ne sont pourtant que des nuances qui nous permettent de chaque jour un peu mieux comprendre le monde (et pour l’instant surtout, les États-Unis). Je me rends compte à nouveau combien la cuisine est importante, combien elle contribue, plus encore qu’un musée d’histoire naturelle, à créer un espace de partage, à faire tomber les barrières et à nous réunir, dans nos différences, autour d’un même palais. Histoire du goût, histoire des hommes.

13 janvier

Je me suis rendue compte il y a quelques semaines que le temps passait trop vite. Ou plutôt, que l’on ne prenait jamais assez le temps d’être lent, de profiter d’un rythme qui nous permette de faire les choses que notre corps semble avoir besoin de faire (à commencer par digérer). J’ai déjà dit, écrit ou au moins pensé que ce voyage était totalement différent du premier. Loïc s’était un peu moqué de moi (gentiment moqué) en me rappelant un proverbe touareg que j’avais un peu naïvement utilisé dans un dessin : « Au premier voyage, on découvre. Au second, on s’enrichit ». Oui, c’est exactement ça. Ca, et plus. Au premier voyage, on court, on est comme un animal affolé qui renifle l’odeur de l’autre à chaque coin de rue, toujours pressé d’aller plus loin. Au second, on a envie de prendre le temps, ou son temps au moins, et, ce que je réalise aujourd’hui en observant le choix de livres qui se trouvent dans notre chambre « chez l’habitant », de pénétrer une autre peau. De vivre le paysage et non le traverser. Et cela accentue d’autant la sensation que j’ai, même en prenant « plus » de temps, d’aller trop vite. Nous venons de faire nos bagages après 6 jours à Washington, où nous devions en passer 2. Et pourtant, c’est à peine maintenant, bourrant mon sac pour pouvoir zipper la fermeture, que mon regard se pose sur la petite bibliothèque, et que je pense : j’aimerais bien lire ces livres, tous ces livres que je n’ai pas choisis et qui me parlent de nos hôtes ; j’aimerais bien lire Inside of a dog. What dogs see, smell and know et découvrir, peut-être, à quoi cela ressemble d’être un chien.  J’aimerais bien passer ici quelques mois. Et je réalise la raison pour laquelle, étant chez un couple comme ailleurs, j’ai envie de vivre au ralenti ou du moins, pas envie de sortir et de faire toutes les activités de la ville, mais simplement de discuter des heures, d’apprendre des autres et d’observer assez longtemps pour entrer dans la peau d’un lieu, entrer dans la peau de ce couple et en ressortir « enrichie ». Je comprends pourquoi j’aime tant discuter : c’est une porte d’accès à l’autre, une ouverture formidable et presque illimitée. Et ce n’est plus de la théorie. De la conversation la plus banale, on arrive à l’intimité d’un étranger qui, morphologiquement, nous ressemble. On arrive à soi. Et on donne quelque chose à l’autre qui le réveille un peu, qui me réveille un peu, de ma léthargie du quotidien, en me donnant accès à d’autres yeux. Bridés, bleus, féminins, grands, sévères… juste d’autres yeux.