Paradis pluriels

8 mai, Pahoa

C’est un luxe incroyable que de retrouver le confort d’une maison après des semaines sous la tente, à prendre nos douches sur les plages. C’est un luxe incroyable de laver ses tomates au robinet et de les assortir d’une aubergine grillée, d’avoir une fenêtre à ouvrir, des rideaux à faire coulisser. C’est un luxe incroyable d’être à Hawaii. Je me réveille ce matin au chant des oiseaux et à la lueur du soleil qui entre par toutes les ouvertures de cette maison enchanteresse. Je reconnais cette sensation. Je l’ai déjà eu chez moi ; je l’ai déjà eue à Murtoli, en Corse, je l’ai eue chaque fois que nous avons planté la tente là où les pieds seulement pouvaient nous conduire : je suis au paradis. Le luxe vient de cette rareté que l’on ressent dans le voyage, du peu qu’il y a dans le sac à dos à l’abondance de ce qui se trouve en face, paysage ou homme, il vient du fait d’habiter nomadement un lieu rare, non pas parce qu’il est isolé ou en retrait de l’activité touristique, mais parfois seulement parce qu’on y vient sans rien, avec du temps à y consacrer. Rare dans l’expérience qu’il nous offre.

Ici, à Pahoa, dans cet étage sublime que nous avons loué, perché sur la jungle et dans un cul de sac dont le début commence au bleu intense de l’océan et ses plages de lave noire, il vient aussi de l’odeur magnifique du savon, du frigo qui met de la buée sur les bières locales, de la terrasse et son hamac, de l’eau qui coule d’un morceau de bois dans un bain immense : nous avons une maison.

C’est parfois celle d’un autre, c’est parfois notre sac, c’est parfois le monde. Aujourd’hui, c’est un toit avec tout ce qu’il faut à l’intérieur pour passer avec allégresse le mois à venir. Alors : j’aurais peut-être moins de choses à raconter!

C’est en revenant sur les derniers jours sur Hawaii, the Big Island, ou the Orchid island, comme ils la nomment ici, que j’ai de quoi donner mes dernières impressions d’Hawaii. La quatrième île que nous visitons est, encore une fois, différente des autres, autrement sensationnelle. Sa particularité, c’est l’activité de ses volcans. Mais les impressions à chaud, c’est mieux, non ?

6 mai, Volcano national park. Dernier jour de camping avant de retrouver le confort d’une maison. Je suis prête à revenir à la civilisation, sans vraiment être pressée. Le temps a été long et beau, passé à marcher, regarder les étoiles, enfoncer les sardines dans quantité de sols différents (et à en manger, aussi, sorties de leur boîte). Face à moi, Kilauea continue de cracher des fumées rouges, comme d’un mauvais poumon. Le parc a ses charmes ; c’est surtout la sensation qui est belle. La nature qui hésite entre l’aride et l’opulent, les craquements d’un désert de béton qui laisse passer une fleur… Les nuages sont opaques, mais passants. Les paysages sont comme pétrifiés, dans un mythe, dans un temps, une histoire et une réalité menaçante : l’explosion. Le parc est populaire. Pourtant, on y ressent la solitude. Garantie absolue de ne croiser personne en se mettant à marcher vers 7 heures du matin. Sauf les oiseaux rouges. C’est le lieu parfait pour boucler ces trois semaines à Hawaii. Tension entre la mer et le feu, le sauvage et l’humain, présence de puissances naturelles qui nous font adopter le profil bas. Traditions insulaires, Sacré – présence volcanique pétroglyphée, compréhension d’un paysage hostile. Les volcans crachent ou chuchottent – et je ne récolte que des bribes d’expressions.

Avant de venir sur cette terre qui tremble, nous avons fait le tour de l’île. Nous louons un pot de yaourt, pour changer un peu. Quelques heures de route, une nuit sur une plage de sable noir, défilement des champs de lave, puis de manguier, puis de forêts profondes. Un arrêt sur différentes plages, dont une nous offre un spectacle sous-marin époustouflant. Quantité de poissons de toutes les couleurs – un triggerfish attaque Loïc.

Big Island est encore si différente des îles voisines, à la fois plus désolée et plus énergique, et « réelle ». Villages avec architecture de Western. Population hippie. Les corps blancs et nus des baigneurs contrastent avec le noir intense des plages. Authenticité des marchés. Les complexes hôteliers se font plus discrets. Les cascades se jettent dans la mer. Que demander de plus ? Une maison ? C’est fait…