Le Paradis a des cheveux blonds

20 avril

Hawaï. Enfin. Enfin, parce que l’idée de ce voyage avait presque pris avec celle de découvrir Hawaï (le reste étant un enrobage gourmand), parce que j’étais curieuse de visiter un territoire touristiquement occupé et étiqueté dans l’imaginaire occidental, voire mondial, parce que « moi aussi », je voulais aller à l’autre bout, et voir si je pouvais trouver ma place dans ce paradis « occupé ». J’avais déjà une idée (pour y avoir été, le plus souvent) de ce que c’est que de voyager dans un pays pauvre, un pays riche, un pays en voie de développement, un pays avec racines fortes ou détériorées, un pays chaotique ou rangé, bref une idée de pays comme l’Inde ou la Bolivie, la Russie ou la Suisse. Mais d’une île comme Hawaï, non. Avant de partir, on nous a dit : « Hawaï ? Vraiment ? Vous voulez aller à Hawaï, vous ? »

Pourquoi être étonné ? Parce que quand on ne s’en tient qu’à ce qu’on nous montre le plus accessiblement d’Hawaï, on s’imagine une île peuplée de touristes avec des colliers à fleurs qui boivent des bières en regardant l’océan. On imagine plus difficilement que ce paradis de la consommation et de la flemme propose autant d’aventures excitantes que la plupart des pays continentaux. Hawaï a été créée avec inspiration. C’est une terre (des îles) d’accueil incroyablement riche en paysages et en sensations (à condition d’entrer dans le paysage – on l’a fait aujourd’hui, en passant 4 heures dans la boue). Bien sûr, et c’est d’ailleurs ce qui me plaît, les séries télévisées et autres ne mentent pas : on marche dans la ville d’Honolulu ou Waikiki et croisons caricatures sur stéréotypes, groupes d’asiatiques relookés par les fameuses chemises à fleurs, chemises à fleurs toujours sur les profils « d’ici », les Polynésiens souvent obèses, mais aussi souvent très beaux, couples d’Américains bien blancs ayant tourné au rouge et se satisfaisant d’une photographie devant le bus qui les conduira aux plages… Et bizarrement, pour une fois, nous ne faisons plus partie d’un profil « type ». Profil standard du voyageur mobile en Amérique du Sud, le backpacker se transforme en profil exceptionnel sur Hawaï. Logique : il faut tout de même aller se planter au milieu du Pacifique, dans un endroit où se loger coûte démesurément cher – à moins d’opter de manière permanente pour le camping, qui est ici la demeure des vagabonds. L’autre côté que nous découvrons à Hawaï, c’est la prolifération de marginaux. Par choix ou parce que la vie est trop chère, il y réside énormément de sans-domiciles, qui pavent les parcs, les jardins, les plages et les terrains de camping. Une autre espèce omniprésente est celle des « originaux », ces fous qui dessinent des nuages avec les doigts dans leur imaginaire projeté sur le trottoir, ces fans de rock tatoués de la tête aux pieds et ces personnages atypiques que je ne saurais résumer à des images connues – très inspirés eux aussi le jour où ils ont choisi leur costume. Et quand nous croisons un couple qui nous ressemble un peu – même âge, mêmes cernes, mêmes cheveux un peu décoiffés –, c’est clair : ils sont ici pour leur voyage de noces.

 

Nous arrivons à Hawaï le 14 avril, après 6 heures de vol. Et rien. Pas un collier de fleurs ne nous est offert. Le premier cliché tombe à l’eau. Mais l’eau, justement, est la première chose qui retient notre souffle. De notre petit hublot, nous apercevons des lignes de terre à partir desquelles le turquoise se fait de plus en plus foncé jusqu’aux profondeurs de l’océan, sans perdre en transparence. Les bleus sont réellement stupéfiants. La première chose que l’on ressent au contact d’Hawaï, une fois les portes de l’aéroport passées, c’est la chaleur et l’humidité. Il y a du vent, les palmiers se courbent par alternance, et l’on attend le bus. Le premier nous refuse : on ne prend pas de passagers avec bagages, il faudra prendre un taxi. Je boude, et nous attendons le second bus ; ne nous dis rien : soulagement. Le trajet jusqu’à Waikiki, où nous avons réservé une nuit d’hôtel, dure une heure. Le temps de traverser Honolulu, « La » ville d’Hawaï, et de s’étonner de la trouver si charmante. Pas seulement le charme des plages de sable fin qui côtoient les gratte-ciels, mais celui d’une architecture plutôt riche et diverse, de marchés locaux, du quartier chinois appétissant, des parcs luxuriants… Ville paisible… peut-être même un peu trop ?

Notre hôtel à Waikiki est dans la catégorie « aseptisée », petite cage au 10e étage, avec petits produits de luxe et service irréprochable. A deux pas de celle-ci (et 10 étages plus bas), une superbe plage, des restaurants, des shopping centers… De quoi passer une vie à faire le touriste. Waikiki me donne immédiatement envie de me mettre au sport. Non pas le sport du contemplateur qui passe ses journées à marcher et fouler la nature à coups de pied et à battement de paupières, mais celui de l’homme de la ville, qui court derrière la poussette de son bébé, qui court après un ballon sur la plage, qui plonge dans la mer avec son chien, qui pédale dans le vide sur un vélo face à la mer… Voilà en une phrase l’activité observée en deux minutes à Waikiki.

Le lendemain, nous changeons d’hôtel, les prix augmentant. Nous trouvons un lieu plus authentique (moins aseptisé), dans un quartier moins sympathique (plus aseptisé). Nous sommes à côté d’un centre commercial qui nous fournira plus que demandé : des sushis et plats japonais délicieux à petits prix, un concert de chemises hawaïennes (l’orchestre de l’université) et un spectacle de danse traditionnelle (les fameuses femmes aux lèvres rouges et aux couronnes de fleurs, et les hommes cul-nus sous leurs toges assorties), enfin la malédiction de la tentation du maillot-qui-coûte-plus-cher-que-ce-qu’on-peut-se-permettre-et-que-j’achète.

Nos cinq jours à O’ahu passent très vite. L’île ne manque pas d’activité, et de beauté. Nous prenons le bus pour en faire le tour, découvrons ses plages isolées, la fameuse Pipeline où les vagues atteignent des hauteurs records en saison, les quartiers résidentiels riches et terriblement bien aménagés – on y croise cette espèce humaine du papa parfait qui, les abdos d’Aldo à l’air et la tête protégée par une casquette bien blanche, fait monter les petits à l’arrière de la décapotable de sport dernier cri : allez, les enfants, c’est l’heure d’aller surfer ! Bien entendu, les petits sont blonds comme des anges, et portent un maillot-short assorti. Ça sent la santé et la richesse ; ça donne à la fois envie d’ironiser, et à la fois la sensation sereine de vraiment être au paradis (imaginiez-vous les anges avec des planches et Dieu avec des abdos ?) Nous découvrons surtout le bonheur de nager avec des tortues – avec la surprise, d’abord, de tomber dessus, alors que nous continuons notre marche de plage en plage. « Là ! Là ! Regarde ! C’est une tortue ! Elle est énorme ! » Elles ne sont pas farouches, et semblent réellement appartenir à un autre monde – celui des Anciens. De l’autre côté de l’île, le paysage est encore différent des plages solitaires, sportives ou familiales que nous venons d’explorer. Les montagnes plongent dans l’océan ; la brume recouvre les sommets ; quelqu’un tend son doigt : « Ces camions, là ? Ils sont en train de tourner Jurassic Parc ». On comprend pourquoi. Hawaï a quelque chose de robuste, de sauvage, d’unique. Hawaï a quelque chose de magique.

C’est ce que l’on pense encore après avoir quitté O’ahu pour Kaua’i. Il paraît que cette île-ci est l’île de l’aventure. Je ne sais pas, mais en tout cas, il est 17 h 30, j’ai faim, et les chaussures et le pantalon repeints à la boue.

21 avril

Où en étais-je ? Ah oui, Kaua’i. Nous arrivons à Kaua’i le 19 avril, après une nuit sans nuit dans la nuit. Nous voulons économiser notre dernière nuit à O’ahu, sachant que l’on prend l’avion le lendemain matin (il faut bien trouver un moyen d’équilibrer avec le maillot-qui-coûte-plus-cher-que-ce-qu’on-peut-se-permettre-et-que-j’achète). On squatte la cour de l’hôtel, jusqu’à ce qu’on nous demande poliment si on besoin d’un taxi. On squatte l’arrêt de bus, jusqu’à ce que notre voisin vienne rouler son joint à côté de nous (bientôt suivi d’un Asiatique plus vieux au regard ultrasévère qui hésite à fusiller de ses yeux doublement plissés notre voisin ou nous). On squatte le bus, jusqu’à ce qu’on se rende compte qu’on a raté l’aéroport d’un nombre d’arrêts inconnu. Il est approximativement minuit et les profils du bus sont loin d’être des profils-types. Le chauffeur me dit de descendre au prochain arrêt pour récupérer le bus no 40, qui va à l’aéroport. Loïc a une meilleure idée : et si on dormait là ? me dit-il en pointant du doigt un muret décoratif à l’intersection des quatre routes qui indique « Ford Island ». Je suis un peu désespérée en voyant que d’autres panneaux indiquent « Pearl Harbor », et que quand un avion apparaît dans le ciel, il est très, très loin… Nous nous installons donc derrière le muret, sur un gazon plutôt confortable. Ici, personne, bien qu’à 2 mètres de la route, ne viendra nous embêter. Je suis réveillée en sursaut par un bruit soudain – celui des arrosages automatiques. Ouf, ils passent à côté. Vers 4 heures, nous reprenons nos sacs, nos pieds, et en route pour l’aéroport. Nous arrivons vers 5 heures 30, squattons les bancs, jusqu’à ce que l’on puisse enregistrer nos bagages. Le shérif passe, se gare, va aux W.C. Il est tatoué des pieds à la tête. Exotique Autorité. Nous pouvons prendre un vol plus tôt, ouf. Décollons à 7 heures, le vol est un vrai saut de puce. À peine le temps d’accrocher nos ceintures, de se dire « ahhh… on va enfin pouvoir dormir », et nous atterrissons déjà. Chez le loueur, on nous donne les clés d’une Chevrolet plutôt sexy ; on nous propose (pour le même prix) la gamme au-dessus, mais voulons rester véhiculairement parlant modeste. Parce qu’à part pour faire la belle avec une grosse voiture sur les photos, je ne voyais pas l’intérêt d’avoir une limousine pour aller faire du camping à Kaua’i.

Kaua’i, donc. Île superbe, île magique, au pouvoir de mouiller les vêtements, embouer les chaussures, stupéfier les yeux : c’est ici que l’on trouve les fameux rochers vert vif qui tombent à pic dans l’océan ; c’est ici aussi que l’on trouve le brouillard permanent et les marécages peuplés de fougères. Peu d’animaux, sauf papa coq, maman poule et bébé poussin. Mais beaucoup , beaucoup de végétation…

  1. Anne
    23 avril 2014 à 8 h 31 min

    Veux voir ” le maillot-qui-coûte-plus-cher-que-ce-qu’on-peut-se-permettre-et-que-[tu]achète[s] :-))

    1. Ambre Fuentes
      23 avril 2014 à 10 h 06 min

      C’est la première photo de l’album, of course!

  2. Alex
    23 avril 2014 à 10 h 39 min

    J adore ton expression Ambre sur le maillot qu on ne peut pas se permettre mais qu on achète! C’est totalement indécent! 🙂

  3. flo
    23 avril 2014 à 15 h 56 min

    ahhh, le voila cet article, ça fait 8 mois que j’attends hawai, tout comme vous j’imagine. merci pour le voyage sur île et magnifique maillot 😀