Trois nuits à bord de l’Indian Pacific

11 juillet, vers 11 h.

« I like being on a train. » La jeune fille aux cheveux bruns, négligemment lacés par un élastique, ne dit pas plus que ça. Elle s’est assise face à une autre jeune fille, aussi délicate mais blonde, qui l’interroge sur ses projets et la raison de sa présence à bord de l’Indian Pacific, avec un accent assez fort — elle est allemande, je crois. « Il like being on a train. » C’est comme si le train n’était pas une activité qui demande d’explication. C’est un état d’être. Être dans un train. La tête inclinée vers l’arrière, la nuit défilant sous mes yeux avec des ombres de végétations plus sombres que celles de l’horizon, je pensais à cela, hier soir. Pourquoi aime-ton le train ? Parce qu’une vie défile, qui ne nous appartient pas, et que l’on est indifférent alors de voir s’échapper ? Parce qu’on est bercé par un mouvement qui ne nous demande rien rien rien. Aucune attention, aucun mouvement, rien ? Est-ce pour la mélancolie heureuse que provoque le trajet ? Est-ce l’ennui dont on n’a plus peur, car il nous conduit quelque part ? La déculpabilisation du rien — puisque l’on est en route pour ailleurs ? Ce n’est pas “j’aime le train”, mais “j’aime être dans un train”. Exister différemment, dans une activité éphémère, et qui semble pourtant une éternité. Trois nuits à bord de l’Indian Pacific. Si peu, et énorme pourtant. Plaines vertes, puis rouges. Le paysage est passionnément barbant, depuis que nous avons quitté Adélaïde hier soir. Le premier jour, Sydney l’urbaine, après nous avoir montré sa banlieue chic, cousue de belles maisons victoriennes, a laissé place aux forêts d’eucalyptus. Puis au nuage posé au-dessus des Blue mountains — juste un, expansif, immense et gris, comme un couvercle. Au petit matin, le soleil éveille le wagon aux couleurs du désert, vert et ocre. Loïc aperçoit plusieurs kangourous. Je suis aux w.c., me familiarisant avec les lieux tremblotants et plus bruyants du train. Notre compartiment (celui des « red seats ») est petit, une quarantaine de places, je crois, des fauteuils rouges très confortables, ingénieux: petite table à sortir de son accoudoir, inclinaison parfaite pour dormir, beaucoup de place pour les pieds. Collé à notre wagon, le café propose quelques banquettes avec des vues plus expansives, et deux prises (seulement) pour recharger les batteries de ses appareils. À l’avant et l’arrière de notre wagon, nous avons une douche et un toilette. Ils fournissent des serviettes râpeuses (au moins, on sait qu’elles sont passées à des températures désinfectantes).

10 h 05. Arrivée à Cook, le train déverse ses voyageurs sur une terre aride où il était une fois un village. C’est un des coins les plus isolés du monde, nous annonce-t-on. Une Ghost town pas vraiment charmante, car comme « tenue », mais l’occasion de marcher côte à côte avec les rails et le désert rouge. On aurait envie d’y rester plus, planter la tente et regarder le soleil quitter l’horizon interminablement plat, et revenir le colorier.

12 h. Passage d’une caravane. Ou plutôt, du train. Je suis la caravane des yeux. La dame du train, qui parle à sa voisine, et qui a les lèvres soulignées d’un rose frais, compte 13 chameaux. Ils sont comme des arbres mouvant au loin, à l’air hautain et se découpant comme des ombres du désert, dans un mouvement perpétuel. Majesté de la présence animale — et présence humaine discrète, humains trop petits sans doute pour qu’on les voie. Je repense à Paul, qui se plaignait de l’haleine atroce des chameaux.

Vers 15 h. Vol d’aigles noirs. Il devait y avoir un cadavre.

16 h. Le train s’arrête, pour déposer deux passagers au milieu du désert. Je ne suis pas mécontente — ils sentaient bien pire que l’haleine de bête, refoulement de sodas et nourritures grasses (l’avantage du train, c’est que vous finissez par connaître les habitudes d’inconnus rien qu’à les observer : cookies le soir, chips le matin, sirop au petit déjeuner et coca pour le midi — et des journaux de foot pour la lecture. Dans leurs affaires, des plans supposent qu’ils se soient arrêtés au milieu du désert pour travailler sur un projet. Leurs chapeaux, posés sur les sacs, leur donnent un attribut aventurier).

19 h. Le train fait une pose à Kalgoorie. 3 heures. La ville a quelque chose de charmant (son architecture, la pleine lune au dessus des bâtiments de bois et de briques), mais me rebute également. Ca sent la pauvreté intellectuelle et le “fric”. L’argent passe dans les voitures bruyantes et les bars. Sensation bizarre de se retrouver dans un décor de western adapté au XXIe siècle. Projeté au milieu du désert par le train. Projeté sur l’avenue des saloons modernes. On nous dit que c’est ici que se trouvent les mines d’or.

Le 12 juillet vers 9 heures, nous arrivons en gare de Perth. Ville ensoleillée, arborée, contemporaine. Troquons la vision de forêts vertes enracinée dans le rouge pour les parcs au vert fluo traversé de chemin géométriques.

Informations sur l’Indian Pacific : pass pour le Ghan, Indian Pacific et Overland : 495 AUD, valable 2 mois. Peut être acheté en gare de Sydney. 14 AUD de surcharge fuel sur chaque trajet réservé. Sièges confortables, achat de nourriture recommandée avant de prendre le train. Prises électriques dans le wagon-café, eau froide (pas d’eau chaude) dans le wagon, deux douches et w.c. (café à bord 3,5 dollars, petit-déjeuner 13 dollars, etc.)