Into the Wild, par Jon Krakauer

Un livre a toujours plusieurs histoires. Il a la sienne, celle qu’il raconte, et dans laquelle il en existe plusieurs. Il a aussi celle de son lecteur. L’histoire d’Into the wild commence avec le film, que je regarde il y a quelques années en arrière, quelque part sur un canapé, sans doute celui de Paris, avec Loïc. Le film me marque, m’émeut ; je me souviens être surprise que Sean Penn ait su produire un ouvrage cinématographique brillant. Je me souviens reconnaître quelque chose de moi même, si peu, mais quelque chose de mon envie adolescente d’échapper à une course sociale, de me connecter avec la nature, et de détacher mes racines du civilisé pour renouer avec celle du sauvage. Je reconnais dans notre premier voyage la tentation de l’indistinct, un pas vers une liberté plus grande – un pas vers la sagesse. Pas celle du grand bouddhiste, pas celle de l’instructeur, juste une sagesse intime, personnelle, une sagesse-pour-soi qui corresponde à des attentes simples : vivre en accord avec son environnement, avec curiosité, ouverture, optimisme et dans le remerciement chaque jour renouvelé de son existence. Et je reconnais finalement une religion dans cet esprit de l’enfant qui veut grandir avec la nature ; je reconnais les contours d’une religion sauvage, parfois têtue, un peu rebelle, mais dictée par un respect de ce qui nous dépasse, dans cette envie d’une sagesse dictée par the wild. Mais heureuse de tout, contrairement à Chris Mc Candless, heureuse de mon éducation, de ma famille, du futur qui se dessine devant moi sans forme précise, je me suffis de tant de choses que la prise de risque réelle ne fait pas partie de mon quotidien, que la chasse pour me nourrir ne fait pas partie de mon quotidien, que j’accepte d’être aidée pour avancer, j’accepte que l’on me facilite la vie, qu’il s’agisse d’un ami, d’un ordinateur, d’une barre énergétique. Chris Mc Candless, pour moi, n’est ni un Christ, ni un mythe, ni un exemple, ni un fou, ni un arrogant, ni un sage. Il est simplement celui qui est mort en poursuivant ses rêves, un homme parmi tant d’autres avec une histoire à la beauté du tragique. Into the wild est un de ces films qui marquent pour de bon, parce qu’il porte cette histoire, dont la simplicité provoque parfois l’incompréhension.

Le 27 novembre dernier, nous logeons chez Charlie, un jeune professeur de philosophie, à Pittsburgh. Dans la petite bibliothèque de notre chambre, je tombe sur le livre Into the wild, dont l’auteur est Jon Krakauer. Publié 9 ans avant la date de sortie du film (2007), il retrace l’histoire de Christopher Mc Candless, un jeune homme qui trouve la mort à 24 ans, alors qu’il a établi son camp en Alaska, après avoir quitté le foyer familial sans prévenir personne pour voyager plusieurs années à travers les États-Unis. Je commence la lecture de ce livre, dévorant les premières pages dont je trouve chaque mot juste et équilibré. Je veux lire ce livre. Nous quittons Pittsburgh, et ce n’est que quatre mois plus tard, le 22 mars, que je tombe à nouveau dessus chez un bouquiniste de Durango. J’achète le livre et me mets à le lire bien plus tard encore, durant le vol entre Las Vegas et Honolulu, le 14 avril – il y a dix jours. Je dois cacher mon visage derrière mes cheveux pour que notre voisin d’allée ne voie pas que je pleurniche.

Je ne suis pas vraiment, ou pas seulement émue par la mort de Chris. Il ne me semble pas que le jeune homme soit plus étonné que cela de la trouver, et elle intervient presque dans un moment de sagesse, le point culminant de sa recherche. Je suis plutôt émue par l’intensité d’une histoire qui parle si fabuleusement de la vie, dans ce qu’elle a de plus simplement tragique, je suis émue par le récit dont je sens les crépitements sur ma joue – ceux du feu de bois nocturne que le journaliste et les deux autres randonneurs allument devant le bus –, par la musique que jouent, sans suivre pourtant de partition connue, les mots. Je suis émue qu’un livre puisse renouer entre eux des fils dispersés, émue que Jon Krakauer ait su rassembler les pièces d’un puzzle renversé, et remis ensemble ce qui avait été séparé, peut-être, par un « défaut de sagesse », une ambition de solitude : Chris et sa famille, Chris et d’autres aventuriers, Chris et la société. Finalement, je suis émue par le travail du journaliste, comme je l’avais été par le regard du réalisateur sur l’histoire d’un rebelle de bonne famille qui, s’il n’était pas le plus brillant des aventuriers ou le plus sage, portait sur lui bien plus de valeurs que la plupart des hommes produits par notre société de consommation.

Into the wild est un beau livre, parce qu’il réussit à tisser une toile qui guérit de toute la solitude infligée à l’être humain.

Into the wild raconte avant tout l’histoire d’un jeune homme qui se rebelle contre ses parents. Ceux-ci commettent deux erreurs : ils parlent de biens matériels quand le jeune Chris cherche à s’en détacher (garder sa vieille voiture quand ses parents veulent lui en offrir une toute neuve), ils cachent l’histoire de leur amour compliqué, et le jeune Chris découvre que son père continue d’avoir des relations avec son ex-femme durant ses premières années (alors que Chris nait, un autre enfant voie le jour dans sa famille parallèle).

D’un conflit habituel, notamment le conflit d’autorité père-fils, on aboutit à une quête bien plus grande. Chris, parti sur les routes sans prévenir personne, même sa sœur, qu’il adore, prend goût à l’aventure. Il quitte sa voiture pour continuer le voyage à pied, trouve des boulots de temps en temps, mais préfère vivre sans un sou. L’enquête mène le journaliste à rencontrer ses différents employeurs, du responsable chez Mc Do à Boulder (ville riche près de Vegas) aux bonshommes les plus marginaux. Il le mène chez les personnes qui l’accueillent ou le prennent en stop, et avec qui il noue des liens très forts – reconstituant, par la même occasion, une famille d’adoption. Une famille qu’il choisit (ou croit choisir ; le hasard de la route n’est pas bien loin de celui de la naissance – le voyage permet simplement de renaître à soi-même dans une autre dimension, selon le même degré d’aléatoire). Une famille pauvre, celle-ci, qui ne travaille pas pour la NASA (comme son père) ou ne fait pas des études dans une université de renom.

Voyageant, je m’identifie parfaitement avec ces liens sauvages que l’on tisse avec les personnes que l’on croise sur notre route. Les parents de Charlie, chez qui je commence à lire Into the Wild, et le couple qui nous accueillent à Durango, où j’achète Into the Wild, font partie de ces personnes qui ne quittent plus notre esprit : ils sont entrés dans la famille que nous nous constituons autour du monde, dont nous avons besoin pour avancer, qui nous procurent bien plus qu’un toit, de l’amour et un chez soi ouvert. Contrairement à la famille « de sang », ou « d’origine », la liberté est plus grande ; mais bizarrement, les attaches deviennent fortes, et il faut accepter, de nouveau, de prendre et de donner : Chris retrouve un conflit lorsqu’un de ses hôtes s’attache comme un père à lui. Je crois que c’est ce qui m’émeut le plus dans ce récit. Cet homme qui le suit, puis l’attend, puis l’espère… Chris reste l’enfant. L’enfant, j’entends : celui qui échappe, l’être fugueur, celui qui donne sans intention et qui enlève du même geste – avec insouciance. Avec volonté d’insouciance. Au nom de la liberté : « Indépendance ! » La chasteté à laquelle s’applique, bien que d’une certaine façon naturelle, Chris, demande un détachement de toute forme de lien. Avec les femmes, avec le monde matériel, avec les liens sociaux. Mais tout cela se recrée de soi-même : lien avec l’animal (que l’on doit tuer). Lien avec l’ami de passage (que l’on doit laisser derrière soi).

Le point final à l’histoire de Chris intervient avec sa mort en Alaska, censée être l’apogée de son voyage en Amérique du Nord, alors qu’il ne parvient plus à se nourrir et qu’il s’intoxique, sans doute avec une racine. Il est retrouvé deux semaines plus tard dans le bus où il avait établi son campement, par des touristes et des chasseurs qui empruntent le trail de nouveau accessible avec la baisse des eaux.

Chris Mc Candless aura-t-il réussi à se prouver ce qu’il voulait se prouver ? On pourrait dire non ; puisqu’il est mort. Mais puisqu’il semble accepter sa mort, je dirais : peut-être bien que oui. Peut-être bien que le retour à la nature auquel il s’est essayé durant ces quelques mois en Alaska servait à montrer que l’on peut mourir heureux, même plein de projets, même jeune, même disposé à vivre en pleine santé. Que la nature nous enseigne la modestie, nous force à une humilité réelle, et que celle-ci commence par l’acceptation de notre mortalité. Le même Chris dans un accident de voiture quelque part en Virginie aurait certainement écrit, dans un dernier geste : « Merde, c’est la fin. Je regrette. J’ai encore plein de choses à faire. » Mais Chris en Alaska écrit : « I HAVE HAD A HAPPY LIFE AND THANK THE LORD. GOODBYE AND MAY GOD BLESS ALL … » (« J’ai eu une vie heureuse et j’en remercie le Seigneur. Au revoir et que Dieu vous bénisse tous… »)

Chris n’a pas écrit une œuvre majeure. Il n’est pas de ces aventuriers qui ont tenu un journal magnifiquement écrit. Mais il a touché à des vérités qui méritent d’être retenues, et qui peuvent être contenues dans les mots les plus simples. Comme ces deux-ci, apparemment les derniers de son journal, avant sa mort : « Beautiful Blueberries ». Dernier regard vers la nature, considération de la beauté de la plus petite chose, de la plus essentielle : qui donne à voir, et à manger. Tension entre la mort qui arrive, la pensée qui s’en va et qui s’arrête sur une contemplation, tension entre la pensée et la réalité du fruit ; nourriture terrestre, et finalement : écriture. Prendre le temps de poser deux mots. Une image. La fin.

J’ai du mal à comprendre que l’histoire de Chris donne lieu à des jugements : c’était un petit con qui ne savait pas ce qu’il faisait, un prétentieux qui est allé se mesurer avec l’Alaska et qui a rencontré le destin qu’il méritait, ou bien c’était un jeune homme valeureux, avec une force de caractère admirable et capable de se débrouiller dans la nature. Pour moi, Chris est un homme à la racine. Il n’y a pas à juger du bien ou mal fondé de son expédition. Il a développé une pensée sur le monde qui, d’un désir philosophique, s’est transformé en une réalité pratique, d’une lecture des auteurs les plus inspirés, s’est transformé en un journal de voyage sur la nourriture de chaque jour, la façon de conserver un cerf, de manger un écureuil ou une baie. Un retour à l’essentiel qui porte malgré tout un enseignement, que le journaliste retient superbement : l’importance de l’autre.

Chris l’avait lui-même déjà noté dans son journal, peu de temps avant de mourir : « Happiness only real when shared » (« Le bonheur n’est réel que partagé »).

Finalement, Chris ressemble aux « superhéros » de notre XXIe siècle. Ces antihéros, hommes de tous les jours, qui dans leur modestie accomplissent un geste qui s’adresse à tous.

Aujourd’hui, nombreux doivent être les pèlerins, j’imagine, qui font la marche jusqu’au bus où l’on a retrouvé Chris. Je ne sais pas ce qu’ils y trouvent. Mais il doit y avoir des discussions : « P’tain moi je ferais jamais ça, t’imagines, mourir de faim ici… » ; « C’est con, il y avait un moyen de traverser la rivière juste au-dessus » ; « C’est idiot, il aurait tenu encore deux semaines et il y avait des chasseurs… » Mais était-ce bien la problématique ? Chris a négligé des détails qui lui ont coûté la vie. Mais aurait-il été plus vivant de retour dans sa famille ou dans le monde tel qu’il domine aujourd’hui ? N’était-il pas déjà allé trop loin pour en revenir ? J’ai la sensation que les hommes qui ont vécu la guerre ne sont pas si loin de l’isolement sans retour auquel s’est confronté Chris. Il aurait été le témoin d’une certaine vie nomade, que vivent à mon avis pas mal de marginaux aujourd’hui, à la différence qu’il la teintait d’une pureté proche d’une esthétique de la survie. Il aurait été un homme du passé pour le présent. Ou pas. Ou il aurait apporté plus de sagesse, plus de lumière dans son entourage, été prêt à pardonner ce que l’adolescent en lui ne comprenait pas ; ou il se serait adapté et aurait simplement porté son histoire en lui. Finalement, ce n’aurait été qu’une parenthèse de deux ans dans sa vie, durant laquelle il aurait appris à chasser, écouter la nature, vivre en esthète.

Quoi qu’il en soit, qu’on puisse imaginer, comprendre, toucher, ce livre complète les écrits les plus passionnants sur la recherche de la beauté, de la sincérité, de soi.

Évidemment, la recherche de Chris est aussi et tout simplement une quête d’identité « traditionnelle ». Mais elle devient bien plus que cela, combinée comme elle l’est avec les histoires d’autres aventuriers, du journaliste lui-même et de la société telle qu’elle est représentée dans l’image de ses parents. Pourquoi ai-je dit que ce n’était pas un mythe ? En fin de compte, si, tous les ingrédients sont réunis pour en faire un.

  1. rodriguee...ze
    25 avril 2014 à 15 h 34 min

    La quête d’identité de Chris, ou celles d’autres rebelles célèbres, fuyant la société ou l’emprisonnement parental ,est toujours superbe, surtout quand elle est sublimée par la mort du héros qui demeure beau et jeune à jamais ….
    ( d’ailleurs l’acteur qui joue Chris ressemble un peu à James DEAN…)

    mais pour rentrer dans la légende, il faut mourir , ..c’est embêtant ..alors que la vie est tellement belle !

    Et puis, il faut bien que certains se sacrifient en devenant parents….sinon qui mettrait au monde les sublimes, beaux et toujours jeunes enfants rebelles …?

    Je dis ça, je dis rien ….