Maui l’excentrique et Cohle le ténébreux

2 mai, Haleakalā national park

Maui a quelque chose d’excentrique. Ce matin pourrait peut-être en résumer l’essence. Il est 4 heures. La tente d’à côté sonne (le réveil-téléphone de la tente voisine venue se coller dans la nuit à nous sonne). « Loïc ? Tu es réveillé ? … (Grumphement)… Je pense qu’ils vont voir le lever de soleil sur le volcan ; on devrait faire pareil… enfin si tu es réveillé… (Grumph…oui) ». Une fois la petite route qui mène de notre campement à l’artère principale passée, une file de lumière est déjà visible, qui serpente jusqu’au sommet, quelque part au-dessus de la brume. En haut, du monde déjà, mais nous trouvons un rocher sur lequel s’isoler, duquel contempler le ciel. « On dirait que c’est le monde qui se réveille », me dit Loïc. Oui. Petit à petit, les étoiles s’effacent, le noir se fond dans un bleu de plus en plus clair, laissant percer un dégradé d’orange et de rose. Les couleurs connues de l’aurore. Les couleurs du monde qui s’éveille. D’en haut, les choses sont toujours plus belles. Nous, tout petit. Elles, immenses, grandioses, enveloppantes et sauvages. À présent il est 5 h 49 du matin, et, avec une minute de retard sur l’heure d’arrivée annoncée, la lumière transperce le premier nuage. Le spectacle le plus simple au monde, quotidien, et toujours une bouffée de lumière ; dans les yeux ; dans sa vie. À l’instant où le premier rayon perce, un chant s’élève, venu de plus bas. Sans doute le meneur d’un groupe touristique, à la terrasse inférieure. C’est un chant hawaïen. Une langueur. Cela ajoute de l’exotisme à notre expérience – de la beauté. Puis, de droite, un pet grondant. « I told you… it’s the cheese… », ajoute le peteur, qui s’esclaffe. La poignée de visiteurs rit de bon cœur. C’est que l’odeur ne doit pas être trop écoeurante. Ou que, comme lorsqu’on regarde un film trop triste pour réussir à se retenir de pleurer, ou trop intense pour ne pas montrer son émotion, on tente de casser le rythme avec une dérision. Je suis trop concentrée à fixer la lumière. Entre la beauté et la grossièreté, je trouve là l’excentricité mauienne.

Tout, sur l’île de Maui, me paraît d’une intensité unique. Le soleil, la lenteur des natifs, le rouge des oiseaux, la végétation d’une densité folle, les routes vertigineuses, magnifiques, les cascades prêtes à vous emporter à tout moment dans une montée des eaux inattendue, les colliers de fleurs à l’odeur enivrante qui pendent tantôt au cou des mémés visiteuses, tantôt des branches de bord de route indiquant « ici, on vend des lei », l’immensité aride des volcans aux allures martiennes, la présence tranquille des resorts les plus luxueux sur la partie de l’île « exploitée », l’enracinement rizhomatique d’arbres de contes de fées qui abritent ensemble clochards et touristes, la puissance des vagues, de leur courant et de leurs bleus, et surtout, surtout, la vision aérienne que l’on semble avoir dès que l’on prend un peu de hauteur. Très vite, les paysages s’aplatissent, et l’océan règne, donnant naissance à des écharpes de nuages fantastiques.

Maui offre tout ce que l’on pourrait demander : une côte très habitée, donc commerces, hôtels, golfs et activités en tout genre ; une côte inhabitée, donc marches, végétation luxuriante, aventures à la clé ; des volcans permettant de créer des panoramas, un climat frais, des forêts d’eucalyptus et de pins blancs… Et, quelque part au dessus de l’océan, la tombe de Charles Lindberg. Quant à moi, ce que je continue de préférer, c’est simplement les levers et couchers de soleil. L’un, de la montagne, l’autre, sur la mer…

 

Mais il y a une autre chose dont je voulais parler. Arrivés à Maui, dans la petite ville de Kahului plus exactement, le 28 avril, cela fait un peu moins de cinq jours que nous arpentons l’île. Les 3 premiers jours, nous les passons dans un camping sur la côte la plus hostile. Vents battants, eaux déchainées, pierres volcaniques (d’où notre mal de dos + accentuation de l’état dégradé de nos chaussures). Hier, nous changeons pour un campement aux odeurs d’eucalyptus, dans la forêt du volcan. Nous passons les deux derniers jours sur la route, à se sentir les aventuriers de l’enfer ; « attention quelqu’un arrive en face ! » ; « non ! pas là ! il y a un ravin ! » ; « freine ! nid de poule ! » « Ouah, ça glisse… » etc. etc. La vue est magique. Le tout nous coûte une petite frayeur avec la voiture qui nous met un avertissement à l’allumage ce matin : que diable, nous irons quand même voir le lever du soleil au sommet ! Bref, nous arrivons sans mal avec les deux pneus avants dégonflés chez le loueur, et quittons enfin cette voiture que j’ai tant haïe pour être laide et nulle et gnognotte pour reprendre une Chevrolet bien cossue (n’achetez jamais Hyundai). Et pour revenir à ce que j’ai initié (je prends autant de détours que sur notre route), cette chose dont je voulais parler, c’est la pluie. Oui la pluie. La gadoue, la gadoue, ouh la gadoue tout ça. Car les trois premiers jours sur la magnifique côte Est que je disais quelques détours plus haut hostiles, nous les passons sous la pluie.

Camper sous la pluie, marcher sous la pluie, faire du feu sous la pluie, sourire sous la pluie : ce n’est pas – comme le lever de soleil – la chose la plus simple au monde. Je retire le dernier : sourire sous la pluie, on le fait assez facilement. On pardonne tout à ce qui est beau, et surtout : intense et excentrique.

Mais il y a une chose qui nous sauve parfois de l’ennui : ce petit ordinateur sur lequel j’écris. Et sur lequel nous avons regardé, sous la pluie, dans la tente, la série True Detectives.

True Detectives est une série américaine sortie en 2014. 8 épisodes racontent l’histoire de deux détectives mis ensemble sur l’enquête d’un meurtre – une jeune femme retrouvée avec une couronne faite de bois de cerf, agenouillée face à un arbre, le corps visiblement torturé. Je ne suis pas une grande fan des policiers, ni des thrillers, ni des séries où les policiers font pan pan, hi hu hi hu (c’est la sirène), pas fan des enquêtes de meurtre et autres. Mais, comme pour Fargo dont nous suivons également la série en ce moment (nous comptons sur la pluie), celle-ci fait exception. Je suis littéralement happée par l’univers créé par le film – pardon, la série…-, et à vrai dire par tout ce qui la porte : le personnage de Cohle. Happée par son discours, son regard – j’allais dire, par son excentricité et son intensité. Dans ce regard, on traverse les ténèbres, ou quelque chose qui y ressemble. Le personnage n’aurait peut-être pas autant de force sans l’existence de celui de son partenaire, Hart, le blond qui passe incessamment du bon mec au gros bof’. L’histoire de leur amitié est vraiment réussie. Complexe, drôle, tension-répulsion, buffle contre taureau… Je suis bluffée par cette série (à la recette tout de même traditionnelle) dont je ne veux pas dire plus, mais que je recommande pour un jour de pluie. Faites-vous kidnapper, comme moi, par les pensées de Cohle, et observez comment trouver de la lumière dans les ténèbres (ou la petite pomme lumineuse du Mac sous une tente plongée dans l’obscurité).

  1. Anne
    13 mai 2014 à 12 h 23 min

    Ce qui est bien avec tes récits Ambre, c’est que nous pouvons rester au chaud dans notre lit pour les lire, et imaginer que nous sommes à tes côtés … et que nous avons vécu ”tes” (et) ”vos” aventures 🙂