Faut-il s’intéresser aux choses ? Penser la culture en voyage

Lisbonne, 28 octobre 2013

À force de rechercher la « simplicité », ou du moins de fuir tout ce qui me semblait relever de notre compliqué humain — une sorte de conception de la relation à l’autre dans une inscription sans fin de la politesse, de l’érudition, de l’émotion retenue tout en étant disponible —, j’ai parfois peur de n’être en train de trouver que la médiocrité, ou plutôt : la facilité. Les deux ont-elles des points communs ?

Je réalise, au bout de deux mois de voyage, que je m’éloigne peut-être trop de la curiosité qui me semblait au départ être un talent. La simplicité ne doit pas être un bandeau que l’on se met sur les yeux. Comment suivre un chemin de simplicité sans devenir idiot ? Il ne faut sans doute rien sous-estimer : ni tout ce qui relève de la base ni tout ce que l’on y ajoute et accumule. Il faut continuer à réfléchir — croire au pouvoir de la plantation de patate ne donne pas le droit de devenir un errant culturel. Pourtant, c’est ce que je suis. Me nourrissant très peu, juste des quelques graines posées ici et là par d’autres voyageurs : un livre, un magasine, un journal. Il semble que tout, que la transmission des choses elles-mêmes, continue de passer par le papier. Ce qui me fait penser, par digression, que la fin du papier n’est pas prête d’arriver. Qui laissera son e-book sur un banc ?

Je me rends compte que la réflexion que je mène quasi chaque jour sur une sorte de « comment être heureux sans (culpabiliser de ne) rien faire ? » dans le sens de laisser l’existence se suffire à elle-même, ne pas aller chercher dans l’artifice des actualités, dans l’extraordinaire des faits héroïques, dans les enseignements poussés et la recherche d’un sens « différent » à sa vie, que cette réflexion des sens, de la spontanéité, du corps qui voyage touche à son aporie. Il me semble que je me suffis trop à moi-même, et que je confonds la capacité à être humble à laquelle il est peut-être possible d’aspirer et celle à devenir vide. Devant l’immensité de ce que j’ignore, j’ai choisi de me dire : tout ce que je sais est ce qui compte pour être heureux : que la hiérarchie ne compte que pour ceux qui la fabriquent, et avec elle le pouvoir, que le soleil est magique et que la terre a des choses magnifiques à manger.

Mais je dois en savoir plus. Je dois me renseigner.

En voyage, la culture est passive. On ne s’abonne pas à un magasine, on n’accumule pas une bibliothèque dans son sac, on n’allume pas la télévision pour suivre « l’actualité », on ne va pas se former chaque jour à un travail, on se laisse simplement aller au grès des rencontres. Et c’est là, fondamentalement là, que la culture existe. Qu’elle se communique comme une fièvre, sans même que l’on s’aperçoive que c’est de la culture : parce qu’elle n’est pas là en quantité ou disponible « en rayon », parce que la rubrique n’est pas écrite sur le front de son interlocuteur. La curiosité pour l’autre est celle qui, pour moi, a le plus de sens. Elle mène nécessairement aux choses. Faut-il s’intéresser aux choses ? Oui, mais surtout : il faut s’intéresser « aux gens ».

C’est étrange ce que la civilisation fait de nous. Des êtres qui s’assument dans leur différence tout en étant si heureux de sentir identique à quelqu’un d’autre, des animaux qui s’assument grâce à leur capacité à s’analyser et à reconnaître nécessaire leur part de bestialité, enfin des hommes qui se regardent et qui contemplent pour trouver une sorte de réciprocité. Chaque minute, notre besoin de connaissance (et de reconnaissance) nous uniformise et nous différencie. On apprend à devenir qui l’on est déjà, on est d’une suffisance inouïe, réponse incarnée dans la question, mais qui ne saurait se lire sans des siècles d’interprétation ; on apprend à devenir les êtres que nous sommes « de toute façon ». Idem pour cette simplicité, ce retour à l’essentiel que j’essaye d’évoquer : c’est un retour vers le futur de ce que nous sommes déjà et que nous devons quand même chercher à devenir : heureux (?).

Qui sommes-nous ? De drôles d’êtres qui ne peuvent être seuls tout en l’étant infiniment. Des Pessoas. L’écrivain, la personne, l’être multiplié. Nous ne sommes plus qu’un. Je veux dire : nous sommes des milliards, à chaque instant, à tout instant, mondialisés. Je suis mondialisée. Et l’on va y revenir, encore, à cette phrase inlassablement utilisée, détournée : je voyage donc je suis. Mon être est lié au monde, il est lié à cet échange de plus en plus évident, de plus en plus exposé, mis en avant, entre les hommes, les pays, les civilisations. À l’ère des tourdumondistes, l’existence humaine relève plus que jamais des réseaux et notre identité de la possibilité de tout voir en même temps, d’ouvrir les pages d’une revue qui propose de penser dans le même lieu, d’un musée qui propose d’observer dans un même espace, le business, la culture, le design, l’architecture, la mode, les voyages, le lifestyle : voici les catégories du « premier magazine masculin hybride » : « The Good Life ».

J’ai pris, pendant un moment, en horreur, en grippe, le besoin de référence avec lesquelles on nous bassine depuis l’âge auquel on commence à en avoir : le lycée. Mais je veux y revenir un peu : il est le fil qui tisse ensemble les hommes. C’est aussi celui qui nous sépare, dans tel clan ou tel autre de références. Il faudrait pouvoir être assez curieux et assez simple pour toutes les posséder, sans pour autant les convoquer.

La culture en voyage restera néanmoins pour moi celle qu’on nous donne : je n’irai pas la « consommer ». Une culture ouverte, du hasard, la plus belle, celle que l’on ne choisit pas. The Good life, donc, est le magazine qui était là, sur la table de notre petit appartement, à Lisbonne. Je le lis, mais n’entre pas vraiment dans les articles, je flotte au-dessus du papier mat judicieusement choisi, et je m’imagine un jour abonnée à une revue, sédentarisée quelque part. Ce serait une manière de faire venir le monde à moi, si je ne voyageais plus. Une belle manière. Le papier, l’énergie positive qui émane de toutes ces personnes liées par une volonté de montrer l’exemple sans donner de leçon de morale : le journalisme, dans tous ses états, avec tous ses sujets, dans l’historique ou la surprise de ce qui va nous arriver dans un futur proche (révolution du Li-fi – wi-fi dans les leds –, l’article du mois), de ce qui nous arrive dans notre paysage actuel (la mode), de ce qui nous est arrivé (une ville dont on doit regarder la frise pour comprendre les mutations – Buenos Aires pour l’édition d’octobre), etc.

À Obidos, nous trouvons un magazine Beaux-Arts. L’occasion d’apprendre qu’une nouvelle génération de philosophes français influents est arrivée, après les Foucault et Derrida, et qu’elle compte Malabou, Stiegler, Belhaj Kacem, Meillassoux… (selon l’américain Alexander R. Galloway).

L’occasion de me rendre compte que j’ai lâché la lecture des philosophes, et la lecture tout court d’ailleurs. Il semble que cette génération s’inscrive (peut-on s’en étonner ?) en opposition avec la pensée précédemment dominante, nous plaçant dans une position d’êtres impersonnels : « cette philosophie nouvelle ne risque-t-elle pas de refléter surtout le capitalisme contemporain, avec ses logiciels, ses algorithmes sa gestion froide et aveugle ? », se demande François Cusset.

À Sintra, nous trouvons Dans les forêts de Sibérie de Sylvain Tesson, que j’avais lu et vraiment aimé. Forcément, l’histoire d’un homme qui décide de vivre 6 mois reclus dans l’hiver sibérien… Expérience – pour un Européen-citadin — de l’extrême et à la fois de la simplicité.

La petite bibliothèque, faite de tous les livres laissés par les différents voyageurs de passage, est formidablement riche : il n’y a, là-dedans, qu’un livre ou deux susceptibles de m’intéresser, mais c’est l’ensemble formé par tous ces goûts qui fascine : des polars, des romans à l’eau de rose, des guides de voyages sur l’Asie ou le Portugal, des romans de science-fiction, et puis des Biba. C’est avec tout ça que l’on voyage. Chaque valise porte un bagage différent.

À Sintra toujours, nous logeons dans une auberge assez fantastiquement placée, dans un petit manoir avec jardin, et partageons un dortoir avec Christos, qui nous ouvre de nouvelles perspectives. Il nous parle de la permaculture ; le sujet s’avère passionnant.

Faut-il inventer un nouveau système ? Oui et non : il faut juste continuer à imiter la nature. Mais nos systèmes, me semble-t-il, sont déjà en train de bouger. Les personnes que nous rencontrons sont dans une dynamique positive, c’est l’élan vers la communauté et le nomadisme à la fois, vers un naturel qui ne soit pas bio, mais naturel… Le bio est une industrie comme une autre, je n’en ai jamais douté. C’est au commerce de proximité qu’il faut revenir. C’est ça, le vrai bio : pas les magasins qui émergent partout et qui vendent tous les produits imaginables possibles – une nouvelle porte d’entrée dans la consommation, rien d’autre. Une façade. Le vrai bio, c’est le jardin que l’on cultive, ou celui que notre voisin cultive pour nous. Cela ne veut pas dire que nous devions nous extraire des villes et commencer à vivre comme des hippies ; non, inventons une nouvelle forme de vie. À Lisbonne, je suis surprise de trouver, alors que nous pédalons moins de deux minutes en aval du lieu où nous logeons et qui est pris entre la ligne aérienne d’atterrissage, le colossal pont du 24 avril (faux jumeau du pont de San Francisco) et sa circulation automobile et ferroviaire, la station de tram (lieu unique en son genre, qui pourrait inspirer un Disney – là où tous les petits wagons, des plus anciens aux plus modernes, se retrouvent pour passer la nuit avant de reprendre le travail au petit matin), je suis surprise de trouver des champs labourés, de la vigne, des chevaux… Le futur de la ville réside peut-être dans cette capacité à se montrer réellement multiple. À devenir multidisciplinaire – à planter des jardins au dernier étage d’un building. C’est sûrement déjà le cas dans pas mal d’endroits.

Nous avons regardé La Belle verte, sur les conseils de Christos. C’est « bien un film français », avec ses excès (théâtralité), ses limites et sa naïveté, mais je crois qu’il faut quand même le voir. Il raconte l’histoire d’une grande communauté morphologiquement humaine, mais d’une autre planète que la Terre, qui organise chaque année des voyages sur d’autres planètes. Personne n’est volontaire pour aller sur la Terre. On y a envoyé Jésus il y a deux mille ans – voyez ce qu’ils en ont fait ; à vrai dire on y a envoyé tous « les plus grands » (les musiciens, etc.) Une femme dont la mère était terrienne et le père habitant de cette planète parfaite (qui ressemble fortement à l’Auvergne) décide de s’y rendre. Elle est téléportée dans une sorte d’œuf à Paris, où elle « réveille » petit à petit les gens qu’elle croise de leur coma citadin, de leur bulle opaque d’individualisme. Le film est à la fois loufoque (frôlant parfois le comique de pet de La Soupe aux choux) et sérieux : il pose la question de la façon dont on s’entête à polluer nos richesses, nos cerveaux.

Mais le futur de l’homme me paraît nécessairement différent d’un total retour aux sources. Les créations humaines ne sont pas que « pollutions ». Le besoin de sensations, c’est-à-dire de dépassement de limites qui finiront toujours par être obsolètes, et notre capacité à s’en émerveiller malgré tout, est ce qui nous définit comme des êtres destinés à retrouver la simplicité en la cherchant par les moyens les plus compliqués.