New York intergalactique

20 novembre

« J’adore New York. Je ne trouve pas d’autre mot pour décrire mon attachement volage à cette ville à qui nous rendons visite pour la troisième fois, et qui me donne toujours la sensation, au premier pas posé en dehors du métro, de m’accueillir dans un cocon de liberté. La première fois, c’était en été, et la ville paraissait enfiévrée par sa propre verticalité, prise qu’elle était dans un courant d’air brûlant, orageux, dans une énergie droite et bariolée. La seconde, en hiver, à la naissance du printemps. New York glacée, plus discrète et rangée dans des tiroirs chauffés. New York couverte. Puissante de l’intérieur. Cette fois-ci, j’apprécie plus que jamais New York recouverte de feuilles. L’automne. Magnifique. L’air juste assez frais pour nous surprendre, les couleurs assez vives et nuancées pour décorer les rues, parer les arbres et illuminer les parcs, avant que les décorations de Noël ne viennent prendre la relève à Thanksgiving. »

J’ai écrit ceci à notre arrivée à New York, il y a un peu plus de dix jours. Nous sommes déjà sur la route pour le Nord, la 93 north exactement, et je n’ai pas eu le temps d’en dire plus. Je découvre le nouveau confort, étrange confort, d’écrire en roulant. Il fait nuit noire, les lignes blanches s’enchaînent, nous avons branché notre musique sur l’ordinateur de bord de la voiture : « J’aime bien rouler. C’est là qu’on écoute le mieux la musique. » C’est Loïc qui parle. Quelques flocons filent à droite et à gauche du pare-brise : on n’est jamais aussi prêts de la sensation de pénétrer dans une nouvelle constellation lorsqu’on est lancé à 100 km/h dans la nuit et que des particules d’eau, pluie ou neige, semblent nous ouvrir les portes d’un tunnel intergalactique. « Tu as l’air inspirée », me dit Loïc. Pas vraiment. Mais j’ai envie d’écrire dans cette atmosphère, et avant que nous passions à autre chose. Tout change si vite lorsqu’on voyage. Les lieux, et avec eux les pensées. « Sur quoi écris-tu ? » me demandait cette après-midi Angel, le vendeur du comptoir Hertz. « Sur la vie, les voyages, sur des gens comme toi… » « Really ? » ye said « Yeah, really, I enjoy writting about people, cities, about what I simply see… » Il était étonné et intéressé. Lui-même passionnant, me dessinant des schémas sociologiques alors qu’en arrière-plan, Loïc tentait désespérément d’obtenir d’ING qu’ils augmentent le plafond de notre carte pour que nous puisions louer la voiture… Rien ne me passionne plus, vraiment, que ces attentes qui se transforment en rencontres. Que ces gens qui vous surprennent sans le vouloir, parce qu’en même temps qu’ils parlent, posent des questions, exposent leur point de vue dans un environnement habituellement hostile aux échanges (les comptoirs commerciaux, les aéroports aseptisés), tracent des schémas sur le bout de papier où est imprimé le montant de votre réservation : « You see, here, it’s the upper class. Here, it’s the farmer… »

Quand je dis « I don’t know » parce que je ne trouve pas le bon mot, il hoche la tête et écrit en capitales : « TERRIBLE » : « Tu vois, tu peux dire tellliblé » en espagnol, « terrrribleu » en français, « teribeul » en anglais… On se ressemble, on peut TOUJOURS trouver les mots. Tu ne dois jamais abandonner. » « You say you don’t know, but you always know ». Voilà, moi je trouve ça beau. Nous parlons donc de plein de choses, et l’on finit aussi par obtenir les clés d’une voiture somme toute pas mal du tout. On se serre chaleureusement la main en se disant « A dans deux mois ». Le Vénézuélien venu vivre à Boston, la ville qui pense, qui réfléchit et qui crée sans se la péter (versus la Californie et la Floride qui brillent, « who shows up », nous dit-il), nous donne les clés d’une grande Ford focus blanche comme neige. Mais, puisque nous sommes lancés sur 5 heures de route et qu’il est 22 h 45, il faut que je revienne au début, que je rembobine la cassette « États-Unis : part 1 ».

Nous arrivons à New York vers 20 heures, le 7 novembre. Nous prenons le train au lieu du métro. Quand le contrôleur passe, je lui tends mon ticket de métro : « Euh… » (« Mmm.. », en anglais). On s’est trompé. Mais on est aux US, et aux US, c’est réel, les agents sont toujours sympas. Donc il nous dit que ce n’est pas grave. On vient de gagner 15 dollars sans le savoir (économie du prix du billet de train + le fait que du coup notre carte de métro reste utilisable). Voilà, déjà, à New York, on est toujours accueillis comme ça.

À Brooklyn, on est accueillis par Geo et sa cigarette, qui posent pour un instant aux pieds des marches de l’appartement. Je retiens cette image comme celle du cachet brooklynien : la fumée grise de la méditation et son éclair de lave rouge comme une idée au bord des lèvres du filtre, les larges escaliers, le porche de brique. Et en cette saison, les feuilles mortes réanimées par les bouffées d’air frais, les arbres si jaunes, si rouges, si beaux en automne. Présents, même dans la nuit. Ce qui appartient à l’intérieur de la porte du 65 south portland avenue, ce sont les soirées à discuter, les odeurs de pancake le matin, les petits plats asiatiques de Mary, le canapé rouge et l’écran plasma… L’intérieur du 65 south portland avenue est matelassé d’amitié.

Le hasard veut que d’autres amis soient de passage à New York, que nous avions croisé par hasard — il faut le faire — aux chutes d’Iguazu plus de trois ans en arrière. Le rendez-vous est pris, on se retrouve devant la cheminée d’un bar à bière de Manhattan. Ensuite, c’est burger-time au Corner Bistro, où les steaks sont monstrueusement bons.

Le hasard numéro 2 veut qu’encore d’autres amis-familles se retrouvent à New York le second week-end : ce sera le petit restaurant mexicain de la Esquina, avec bière au piment imbuvable, ceviche et légumes non identifiés fris. Et quatre Brooklyn beer dans un charmant bar à vin en pleins courants d’air juste avant. Merci Claire & Julien.

Difficile, finalement, de revenir à un ordre. D’autant que New York est presque devenu pour nous un lieu de petite routine voyageuse. Une fois que vous avez visité les principaux lieux touristiques d’une ville (mon Dieu / my God, il nous manque encore l’Empire State !!), tout vous appartient, autrement dit : vous pouvez ne rien faire sans culpabiliser, vous pouvez errer dans les quartiers, votre appartement de substitution, et vous adonner à de nouveaux sports comme : le shopping. Pour la première fois de notre vie (Annette, tu serais fière de moi !), lesgrandsours ont fait les boutiques. New York est une ville faite pour ça. On a même trouvé LA rue pour ceux qui comme nous « craignent » les hauts lieux de shopping branché, aristocrates et pailletés (donc la 5e) : Fulton mall. Cette rue populaire est en mouvement permanent, pleine de boutiques abordables, de boutiques parfois très laides et d’une qualité effrayante, d’autres fois surprenamment intéressantes et tendances. Oui : j’ai acheté un sweet avec un motif d’ours où il est écrit « warm heart » chez American Eagle. Oui, j’ai acheté un jean noir chez Macy’s, un collant… D’ailleurs, les tailles m’ont un peu déconcertée : pour la première fois de ma vie, j’ai dû prendre la plus petite taille du magasin. Dorénavant, je n’aurais plus à sortir habillée en Tomb Rider (la version « Hiver » + « négligée »). Dans les cabines, c’est un monde à part. Impensable en France : je suis dans les cabines Homme, j’attends Loïc qui essaye un pantalon. Un juif timide ne veut pas essayer d’ouvrir la porte d’une cabine qui pourtant semble vide. Un Afro-Américain prend sa place et un autre attend à côté de moi. Finalement, il sort de la cabine avant d’avoir essayé son pull et me demande si j’aime le violet. Bien sûr qu’elle aime le violet, toutes les filles aiment le violet, dit le second Afro-Américain. Ça dépend, je lui réponds. Non parce que là, vraiment, c’est très violet. Il s’avère que les deux afros ont pris le même pull. Mais il n’y en a qu’un des deux qui l’achètera. À croire que je n’ai pas convaincu le premier. En même temps, je ne suis pas une « vraie » fille. Donc le violet, oui, ça va bien aux afros, mais ma moue prouve sans doute que ça reste… très violet. Tout ça pour dire qu’à Brooklyn, tout est possible : on peut même se faire des potes dans les cabines blanches du Macy’s. Je vous dis : ils sont COOL les Américains. Surtout les afros. Ils parlent comme dans les clips, ils marchent comme dans les séries, ils s’habillent comme ils veulent, avec des baskets ailées, des casquettes avec des bannières dorées, et même des pulls violets.

Dans la série des « trucs cool » à New York, en dehors du style branché des afros et de l’ambiance détendue de Brooklyn, il y a les librairies : immenses, avec des cafés, des toilettes, des espaces communs, et donc : des gens qui lisent debout, des gens qui lisent par terre, des gens qui lisent accroupis, du groupe d’écolier du Bronx à l’homme d’affaires de Manhattan. Des gens qui consultent les livres de voyage comme dans une bibliothèque, et qui allument leurs netbook… Et d’autres, comme nous, venus — entre autres — chercher une halte pipi. Merci de faire des lieux publics ouverts. Merci. On se rappellera de l’impitoyable Paris qui a oublié que l’on était (aussi) des êtres de chair.

Un truc moins cool, c’est qu’on a été voir Don Jon au cinéma. Un film sur l’activité frénétique d’un fan de pornographie qui se retrouve amoureux d’une femme plus âgée et naturelle. Bref, la morale, c’est qu’il préfère Julian Moore à Scarlett Johansson. Moi aussi d’ailleurs. Mais ! J’avoue : même si, au début, j’ai trouvé ce film horriblement nul, faussement choquant et gravement dépourvu d’humour, et que je me suis immédiatement sentie plongée dans un autre pays, voire une autre galaxie, la salle riant au éclats, notamment lorsque les plans insistent bien sur le fait que oui, il y a du sperme sur son pantalon ! Aaaaaa cacaaaaa, que donc, même si je me suis sentie appartenir profondément à Paris et son être de lumière (et Lumières, etc. etc.) désincarné, j’ai AUSSI apprécié une certaine intelligence à laquelle arrive le film lorsqu’il touche à sa fin. Finalement, pas si creux que ça, le film, en plus d’un bon graphisme, d’un bon rythme et d’une certaine qualité artistique pop art, a aussi une bonne histoire à raconter. Un peu plus de subtilité, et il aurait presque été possible de traiter vraiment de la pornographie. Je me suis dit : ça aurait pu être pire. Je crois que c’est comme ça qu’il faut aimer un film aux États-Unis, en particulier à Times Square.

Un instant gastronomie particulièrement savoureux, au milieu des fast foods et à l’ère de la nourriture uniformisée : le homard entier, cuit à la vapeur, de Lobster place, au Chelsea Market. Vous le payez au poids, à déguster sur place ou à emporter, servi avec un morceau de citron et du beurre fondu. Franchement un délice bon marché. Nous y sommes allés en plein rush. L’heure à laquelle vous pouvez observer ce truc moins cool à New York : l’Individualisme. Pas la peine d’espérer qu’un Américain (à moins que vous soyez une jolie Française NON-accompagnée… et encore !!!) vous propose un siège, ou de partager sa table. Dans un bar plein, c’est la chasse aux espaces intimes : les cantines ne doivent pas exister à NYC. On se regarde comme dans un western : le jeu de la roulette/chaise musicale recommence à chaque tournée. Par contre, dans le métro ou ailleurs, politesse toujours, « sorry », « please » : on ne sent jamais envahi et toujours respecté. Ah ! Mais je viens de réaliser que c’est la même logique. Je respecte ton espace, tu respectes le mien. Échange de bon procédé.

L’activité favorite d’un touriste qui se sent de plus en plus local, c’est aussi : les parcs. Que fait un touriste qui a « tout » visité ? Il va dans les parcs. Et en automne, c’est vraiment une activité passionnante. Pendant que, donc, je ramassais les feuilles et les filmait en train de danser avec le vent, Loïc s’essayait au roller et Geo dévalait les pentes avec son skate.

Quoi d’autre ? Qu’est-ce que j’aime à New York ? Le métro. Il va vite, très vite. Il y a des têtes qui dépassent des cabines pour regarder s’ils peuvent fermer les portes, des têtes qui parlent et à qui vous pouvez demander votre chemin. Le métro est humain. Il y a de tout. Dans ce « tout », deux exemples m’interpellent : cette femme avec son velours Channel qui ajuste ses lèvres, qui règle son regard, avec un air à la fois reconnaissant (Je vous reconnais vous les gens, nous sommes de la même race, paraît-il, nous les humains) et dédaigneux (il faudrait veiller, Madame la voisine, à ne pas trop me toucher quand même, je suis quelqu’un);  cette jeune fille qui m’a vomi sur les pieds (juste quelques éclaboussures rassurez-vous) et à qui j’ai quand même tenu un mouchoir — c’est ça aussi, la vie en communauté.

La folie. La folie des concerts, celui de Macklemore au Madison Square Garden, pour lequel nous avons acheté des places dernière-minute. Quelle puissance, l’énergie de la foule, l’énergie théâtrale de Macklemore… impressionnant. Je ne peux plus écouter « Thrift shop » sans sauter. Tant pis si on est en train de rouler.

Donc, New York pendant ces dix jours, ç’à été : les parcs et la collection de feuilles rousses (l’automne ça nous rend TOUS poètes non ?), les brunchs et la collection de calories (œufs, bacon, beurre de cacahouètes, pancakes, patates…), les petits bars (dont celui de Williamsburg, super: « The woods ») et les colossaux burgers, la généreuse street food  à 1,5 dollar dans le quartier chinois, les libraires, et Brooklyn encore et encore, que l’on préfère décidément de très loin à Manhattan. Nous avons erré sur le pont de Brooklyn de nuit : Waw. Et sur le pont de Manhattan de jour : bruit du train, fer, acier, et une vue surprenante sur le quartier chinois, ses toits revisités par les tagueurs, où sèchent les linges dans une atmosphère polluée.

Donc, New York où nous reviendrons fin janvier. Irons-nous voir où King Kong a posé les pattes ? Suspens… New York que nous avons quitté pour Boston, où nous avons réussi à louer tant bien que mal la voiture (je n’ai plus la force de relater les deux heures passées à poireauter gentiment), puis une place à Harvard, puis un PV, puis la route sans péage aux mille détours (mais je suis pour dire qu’il n’y rien de plus intéressant que les périphéries d’une ville), et avant ça une chambre où passer la nuit. J’avais un doute sur le fait que les draps aient été changés. Je n’en avais plus aucun lorsque j’ai trouvé, en plus de « traces suspectes » (cf. Don Jon), un pansement. Oui, carrément. Autant dire que j’ai dormi habillée. Parfait pour s’immerger dans le Boston étudiant, résidentiel (et mexicain !! Pas croisé une personne qui parlait anglais ce soir-là dans le quartier) et sale de l’east side.

23 heures : nous faisons une pause à la hauteur des White mountains. La neige recouvre la chaussée. L’ambiance, sur l’aire, est au polar. Nous quittons le lieu vide, où les masses noires nous laissent deviner les montagnes, pour une autre aire moins susceptible d’accueillir ours et tueurs en série — à vrai dire, moins susceptibles de nous laisser bloqués par la neige au petit matin. La voiture indique -5° à l’extérieur. C’est sans doute la température dans laquelle nous nous réveillons le lendemain. La route est longue jusqu’à Québec…