Le noir et blanc de Guernica

22 septembre 2013

Une chose que je retiendrai de Madrid, comme beaucoup de personnes sans doute : Guernica. Je ne pensais pas que Picasso puisse encore m’étonner, qu’il puisse encore me faire penser au mot génie. Picasso est GENIAL. Je n’invente rien, mais il faut prononcer le mot encore et encore pour le saisir dans ses bonnes dimensions. Universelles. J’ai appris – drôle de dire cela – à m’ennuyer dans les musées. Avec le temps, je me suis mise à passer devant les œuvres avec un certain ennui, une certaine complaisance, avec l’envie d’être étonnée et la déception refoulée de ne rien y trouver d’autre qu’un piment d’école. Devant Guernica, l’œuvre existe. Comme une croyance, une religion de vérité qui passe par la représentation de l’irreprésentable. Les couleurs, si justes : dégradés de gris. Des tons. Les lignes, si criantes et douces à la fois. Posées. La signature de l’homme mêlée à la grande frise humaine. L’œuvre de Picasso est une fresque cosmique.

Le musée de la Reina Sofia, où Guernica est exposé, est un excellent musée. Il mérite l’œuvre de Picasso comme celle de tant de grands noms espagnols. Pourquoi ? Parce qu’il est vaste, parce qu’il y est interdit de photographier et que l’on n’est plus assaillis par les groupes de touristes dont l’appareil photo devance le regard sur l’œuvre, parce qu’il semble que chaque sculpture, chaque tableau, chaque livre, ait été minutieusement choisi et dispose de son propre lieu, de son propre jardin pensif. Un vrai musée. Dans le sens de ce que me disais hier un original rencontré dans l’auberge : truthiness. Il y a de la vérité qui traîne dans les couloirs de la Reine Sofia…

Quant aux couloirs de l’auberge dans laquelle nous sommes, on y rencontre plus des zombies et restes alcoolisés, mais aussi quelques personnes avec qui partager de bons moments. Je pense que cette auberge restera la pire expérience sociale de notre vie : dormir – ou ne pas dormir, telle est la question – dans un dortoir de 14 personnes dont une bande d’Australiens, je ne sais pas comment dire, pourquoi pas : infâmes. On sait les méfaits de l’alcool à très haute dose. On sait que cela fait tomber, se parler tout seul à très haute voix, chanter des hymnes nationalistes, on oublie parfois – mais la nuit nous le rappelle, dans le secret de l’intimité – que cela donne aussi des odeurs nauséabondes dans les chambres surchargées et brûlantes, que cela donne des épaves suantes et ronflantes dont l’érection hors-draps se pointe au petit matin. Je m’amuse avec les mots  (et les images), mais sérieusement, ces deux nuits à Madrid figureront parmi les plus mauvaises de ma vie. Impossible de dormir quand l’ivrogne toque désespérément à la porte toutes les heures parce qu’ils est incapable d’utiliser la clé, quand la rue est envahie par les cœurs, encore une fois, nationalistes, non-stop jusqu’à ce que l’on entende ce nouveau bruit, après celui des camions poubelles, des rideaux de commerçants qui remontent : il est déjà 7 heures du matin. Mais hormis le pas de chance d’être dans un dortoir particulièrement bruyant donnant directement sur la vie madrilène (mais comment font les voisins ?? oui Madrid est hallucinante du point de vue Fiesta), nous avons fait de belles rencontres, parlé de longues heures avec les personnes croisées dans les couloirs de l’auberge, d’ailleurs particulièrement jolie. Une australienne, une nouvelle-zélandaise, un sans-patrie, un israélien résidant à New York, un argentin, un indien résidant en Californie… On n’en finit pas de voyager dans les couloirs, des toilettes, des douches, du bar ou du hall. Madrid est une belle ville, mais surtout, elle est éminemment vivante. Je ne pourrais pas dire active, car il semble que le mouvement se précipite plus vers les bars que le travail, mais impressionnante de capacité à sortir, bouger, partager. N’empêche, pas pour moi, et ce que j’y aurais préféré : le noir et blanc de Guernica.

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