L’Espagne des villes et des champs

14 septembre. Banuyls. Nous reprenons nos pieds pour affronter la sécheresse et le soleil qui frappe le long du  sentier du littoral. Nous mettons quelques heures, quatre ou cinq, pour gagner la frontière espagnole depuis Banuyls. Arrivés au poste de douane désaffecté et au panneau France barré puis corrigé au feutre : « Catalogne nord », il n’y a plus qu’à redescendre sur Portbou. De là, nous prenons un train pour Figueres.

15 septembre. Visite de Figueres, et surtout, du musée-théâtre Dali. Hier soir, nos premières tapas (en Espagne, je veux dire). Mmmm c’est bon. Mais à vrai dire il nous en faut un sacré paquet pour nous remplir la panse (d’ours). On l’a joué first time : « euh nous prenons ça pour la première fois comment cela fonctionne ? » Donc pour ceux qui voudraient éviter cette question : généralement il y a deux prix, pour les petites et les grandes tapas. Pour 3 €, vous avez 3 à 6 choses de votre choix : croquettes au fromage, gambas grillées, une assiette de moule, des patates farcies à la viande, des nuggets de poulet, etc. Quant à cette première ville espagnole (après Portbou) que nous visitons, elle ne nous dépayse pas vraiment. Tout est fermé, hormis quelques hôtels pas très attrayants (ceux avec les néons, vous savez…) Nous traversons un quartier résidentiel et prenons une chambre dans un hôtel bien défraîchi qui nous rappelle ceux des pays.. submergeants. Nous prenons le train pour Barcelone en espérant y trouver plus de vie. Mais il pleut… Arriver dans une grande ville à la tombée du jour sous la pluie n’est jamais vraiment une explosion d’enthousiasme.

16 septembre, Barcelone. La ville, qui nous a déçus le premier soir, sous la pluie et sur la plus grande avenue, la rambla, surpeuplée, touristique, trop grande, trop large, nous a superbement convaincue de sa nécessité le lendemain, sous le soleil et dans tous ses recoins. Nous avons marché de 11 heures à 19 heures sans interruption. De quoi nous brûler les pieds. Étape no 1 : la montée du centre de Barcelone à Tribaldo. Nous traversons des avenues larges, quelques jardins buco-romantiques, jusqu’à arriver à un quartier dépeuplé, où se trouvent des Universités magnifiques, manoirs accueillant les jeunes étudiantes à l’uniforme à carreaux roses et noirs. De là, nous commençons à voir la mer. C’est drôle, car Barcelone ne ressemble pas à une ville de bord de mer. Elle n’est pas tournée, ni axée, vers le large. Plus on monte, et plus la vue devient belle. Barcelone à l’infini. Les lignes fuient vers d’autres horizons : la plage ici, les montagnes, avec le massif de Montserrat, là, l’aéroport et les plaines, et les allées d’immeubles, de toits, de maisons… Les édifices les plus connus se découpent clairement. À partir du lieu où se trouve le funiculaire, le chemin est de terre, bordé de cactus et de pins. Les chiens chanceux de la société pour animaux qui se trouve à cet endroit baladent avec vue imprenable sur la ville, dans la pinède. On grimpe jusqu’à l’Observatoire puis la cathédrale qui jouxte le parc d’attractions et l’Hotel 5 étoiles où un humer jaune venu de Suisse est garé. En redescendant, nous nous égarons dans des quartiers visiblement très riches, avec des villas immenses, des jardins secrets, et des Russes absolument PARTOUT. Étape no 2 : la descente vers le parc Guel. Nous rejoignons le fameux parc Guel, trésor d’inventivité, dont les palmiers sont peuplés de perruches, et le sol foulé par une quantité de visiteurs impressionnante. Etape no 3 : la Sagrada familia. De nouveau les quartiers affairés, et nous apercevons la Sagrada, coulante, comme de cire, telle une stalactite. Elle ne me touche pas plus que ça. L’intérieur, peut-être ? Mais nous n’y entrons pas. Dommage qu’elle ne se trouve pas dans un lieu moins central, moins pris entre les routes. On a pas assez d’espace, pas assez de recul, pour l’admirer. Étape no 3 : les petites rues du centre historique. Ce que l’on attendait le plus de Barcelone : la vie. Les terrasses, les ruelles, les draps qui sèchent, les drapeaux de l’indépendance, les petits magasins, les bancs et leurs acolytes : les petits vieux. Barcelone est généreuse. Et gourmande. Étape no 4 : Barcelone indisciplinée. Des baskets pendues aux fils électriques : nous sommes dans le quartier où l’on peut s’en procurer : feuilles de cannabis par terre, et en continuant un peu vers le port, prostituées, quartier indien, plus grouillant. Le port est joli, sans rien de marquant. Nous le longeons un petit moment l’eau avant de remonter vers l’auberge. Nous n’irons pas à la plage, mais on ne doute pas que cela complète la carte postale que compose Barcelone-la-mosaïque. Pas étonnant qu’elle ait été le lieu d’élection de Gaudi.

19 septembre, Zaragoza. Une fois sortis de Barcelone, on entre progressivement dans un désert, d’abord très vert, puis de roche et de sable, plus hostile. De petits villages perchés, on arrive à des zones industrielles et des cultures de maïs, avec toujours, en fond, des terrasses d’éoliennes. L’Espagne est visiblement, indéniablement, le pays du vent. Des moulins de Don Quijote. Terre d’imagination. Zaragoza est plantée au milieu du désert, chose que l’on ne devinerait pas si l’on y était immédiatement téléporté. Comment imaginer le vide et la sécheresse autour d’une ville supravivante, verdoyante, riche ? Après s’être interrogés sur les raisons de ses richesses, étonnés de trouver une cité si florissante et sans nuages apparents, nous avons lu que de grands industriels automobiles étaient implantés là, et que Saragosse était la 4e plus grande ville d’Espagne. Nous y sommes allés par hasard, d’où notre étonnement. La Basilica del Pilar, classée au patrimoine mondial de l’UNESCO, se voit de très loin. Réellement impressionnante, elle donne tout son sens à la ville, son rythme, son charme, sa puissance. Les groupes de sœurs dont les robes noires lèchent les dalles de marbres, les fresques de Goya… Nous avons eu la chance de loger à quelque pas de l’édifice, que nous voyions de notre chambre. Un lieu à recommander absolument, Sabinas apartments, qui propose des chambres à 50 € (presque) parfaites. Service ultra bon, literie ultra bonne, parquet acajou, frigo, vaste salle de bain et espace de lecture… Avec les accents espagnols qui résonnent un étage au-dessous. Les cafés, les bars, les étudiants… Nous avons visité l’Université et sa bibliothèque… La Fnac,… Oui, il fait booon vivre à Saragosse !

20 septembre, Segovia. Train pour Logroño, la capitale de la Rioja… La Rioja, oui, la région des vins. Nous pensons trouver une pequeno pueblo mais la ville est assez étendue et nous décidons de ne pas y rester. Logroño est connue pour ses pinchos, c’est-à-dire petits sandwichs de toute sortes et tapas de crevettes, brochettes et autres nourritures miniatures que nous finirons par ne pas goûter. On prend une paella sur la place, et surtout, des pintes de bière à 2 €. Il y a au moins ça d’abordable en Espagne. Nous remarquons que le meilleur moment pour arriver dans une ville espagnole, ou la visiter, est à la tombée de la nuit, vers 19 heures, quand tous les commerces s’animent et que la population entière semble descendre dans la rue. On peut manger jusqu’à 23 heures, mais finalement les Espagnols ne vivent pas tant en décalage que nous. Plus grand monde dans les bars à partir de minuit. Nous attendons jusqu’à 2 heures du matin notre bus, avec pour destination Burgos. Vers 4 heures moins le quart, nous changeons de bus pour celui qui va à Valladolid. Nous y arrivons vers 6 heures, après une nuit sans nuit, à se remplir les oreilles tout en essayant désespérément de les vider de la voix espagnole et rauque d’un personnage du troisième âge qui, soit sourd, soit désinhibé de la voix, expose ses points de vue sur le monde, la conduite des bus et tout autre sujet à prendre. La route est sinueuse, et traverse une sorte de pampa. Nous marchons deux heures dans Valladolid, au paysage éteint entre 6 et 8 heures du matin. Tout est désert, sauf quelques personnes qui font rouler leurs bagages jusqu’à la gare et une poignée de commerçants qui ouvrent tôt. La ville est charmante. Mais c’est encore une ville et nous rêvons d’endroits plus intimes. Nous prenons un autre bus pour Segovia, qui nous balade inconfortablement de village en village, et qui nous fait voir une autre dimension de l’Espagne : la petite dimension. Les champs de maïs à perte de vue, puis les blés, les champs dorés, jusqu’à apercevoir le château de la Belle au bois dormant au milieu du désert jaune : nous arrivons à Segovia. La ville, comme beaucoup par ici, est classée au patrimoine mondial de l’UNESCO. Nous tombons sur une auberge fantastique, une vraie auberge espagnole, où Guillermo nous accueille avec, je ne sais pas pourquoi, mais je pense au mot « talent ». Avec talent. Il a créé cette auberge avec ses amis. C’est une maison de village, habitée du rez-de-chaussée au toit par une ambiance familiale et des objets de toute sorte. Une lampe faite avec un chapeau, d’autres avec des râpes à fromage, une bibliothèque de travers, et la grande table violette où l’on mange, sous le regard d’une carte du monde immense, qui invite à rêver. Tout est joli, propre, à recommander absolument : Duermevela Hostel, à Segovia. Nous faisons le tour de la ville par les sentiers qui la bordent : rivières, moulins, monastère, le château, donc, puis les maisons à colombages, la cathédrale, les pins… L’Espagne telle qu’on l’imaginait. Nous faisons la connaissance d’autres voyageurs, et les profils se multiplient : deux marcheurs d’une cinquantaine d’années, un ingénieur belge qui vit à Bristol et voyage pour le travail (conférence de mathématiques…), un couple qui vient de Belgique en voiture avec un bébé de 3 mois et qui va jusqu’au Portugal, dont l’un est charpentier et l’autre journaliste, lui du Pays de Galles et elle de Belgique, une canadienne qui vient enseigner ici l’anglais, deux Américaines en vacances… Aujourd’hui, départ pour Madrid, où l’on rencontrera, je l’imagine, encore plus de diversité.