Québec se prépare

25 novembre

Le 15 décembre, soyez prêts : les pneus neige obligatoires. C’est ce que nous disent les panneaux le long de la route. Comme nous l’a dit Manon, notre hôte génialissime de Québec : « là, on est dans la période caca ». Ni neige, ou à peine de quoi rendre la chaussée glissante, ni feuilles rouges — elles sont  déjà toutes tombées. Ni l’hiver, ni l’automne, mais cette saison innommable de l’entre-deux : juste le gel. Juste les arbres frigorifiés et le ciel figé dans un gris fade, juste le sel qui cogne minusculement contre la carrosserie, mais déjà le plaisir des cafés chauds, des maisons qui prennent vie avec les décorations de noël, lumières mêlées aux branchages, des nez qui rougissent et du petit vent qui vivifie les pensées. On sent, à cette époque, que le Québec est en transformation. Mutation. Il se prépare. On installe les abris pour les voitures. Et le 15 décembre, n’oubliez pas, pneus neige obligatoires. Hier soir, nous nous sommes arrêtés dans un motel, le Motel Rose. Tout aurait été parfait, le prix, l’accueil, la propreté et l’ambiance de film, et même le gros hamburger Mc Do, si les punaises de lit n’étaient pas venues gâcher la fête. Heureusement, le lieu ne semblait pas infesté. Donc Loïc a juste quelques piqûres. Mais la nuit s’est arrêtée à 6 heures du matin. Quelques heures plus tôt, on a entendu toquer à la porte adjacente, celle où l’on avait pu apercevoir une blonde en chemise de nuit régulièrement entrouvrir les rideaux. Toquer, encore et encore, jusqu’à ce qu’un son de sirène soit déclenché pour prévenir de la présence de la police. Derrière la buée de notre grande vitre, je vois les phares de la voiture. Une voiture banalisée prend la relève au jour levé, et, lorsque nous quittons le motel à 11heures, deux flics attendent toujours sagement que quelqu’un sorte devant la porte. Heureusement, nous sommes à l’heure du smartphone. Il y a toujours quelque chose à faire dans sa voiture. À 11 heures, nous nous rendons dans un coin isolé de la ville de Saint-Jérôme, pour trouver la rue André Gide. On toque aux portes, on sonne et on interroge les quelques habitants du lieu. J’ai l’impression de vendre des chocolats pour Noël. La couronne remue et la porte s’ouvre…

Sans le vouloir, nous sommes sur les traces de ce que nous avions visité il y a déjà 4 ans. Et les lieux ne semblent absolument pas les mêmes en hiver qu’en été. Québec ? Un peu tristounet, comparée aux couleurs estivales qui nous avaient accueillies la première fois. Mais nous logeons chez Manon, dans un quartier résidentiel vraiment sympa, vraiment joli, où l’on a presque envie de rester pour toujours. J’exagère, mais le lieu est vraiment une perle : un appartement plein d’art, de vie, plein de charme et de petits détails qui font qu’on s’y sent dans un cocon. Simple, ni trop grand ni trop petit, mais original et vivant. Notre hôte est passionnante. En parlant, nous découvrons qu’elle a travaillé pour Europe 2 à Lyon (première animatrice québécoise à l’époque), que toute sa famille est dans l’art — ceci explique cela : les tableaux aux murs, dans la salle de bain, la cuisine, partout : pas un seul recoin qui ne soit habité par l’art. Les objets en bois (dont une table à repasser), les vitraux… Nous découvrons quelqu’un de très généreux qui ne doit pas manquer non plus de caractère. Une femme, une vraie. Charme et personnalité. Et une hôte hyper-attentionnée, qui nous sort toute chaude la couette d’une machine à laver monstrueusement grande. Tombée amoureuse de Charlevoix, elle nous parle des lieux, des maisons, et de l’immobilier dans lequel elle travaille à présent. Je ne doute pas qu’elle soit excellente dans ce domaine comme dans beaucoup d’autres. Si vous cherchez à habiter Québec, Charlevoix, où même une île-territoire de chasse, contactez-là sans hésitation : manonbourgault@me.com. De même que si vous cherchez à vous loger à Québec. Nous parlons aussi avec elle, d’ailleurs, du nouveau concept d’Airbnb et de ce que cela permet. Elle me permet de réaliser qu’effectivement, alors que je pensais que ce site serait forcément appelé à disparaître à cause de la concurrence (illégale?) qu’y s’y joue etc., nous sommes au contraire en train d’adapter le marché à nos besoins de manière durable. Airbnb est révélateur d’une mutation, non d’un phénomène éphémère. Mais si cela semble pratique, et que l’on peut trouver, grâce à ces nouveaux systèmes, plus « communautaires », des hébergements très bon marché même dans les villes, il me semble aussi que c’est la mort en sourdine de l’hébergement chez l’habitant. Je parle de l’hébergement gratuit chez l’habitant. Pas seulement celui où l’on ne paye pas, mais celui, pour le formuler plus justement, où l’on attend rien d’autre en échange que l’échange. Bizarrement, depuis que ces hébergements alternatifs (aux hôtels, et même aux auberges et chambres d’hôte) existent, je n’ose plus aller à la rencontre des lieux,  en espérant trouver quelqu’un qui voudra bien nous faire une place. Soit parce que j’ai du coup l’impression de « jouer à Pekin Express », soit parce que je sais qu’on va me dire « mais ma voisine propose un lit à 20 € ». On est cadré, cerné, notre nouveau monde, et je ne dis pas ça négativement, je constate simplement, est sous contrôle. On peut même faire son itinéraire à pieds, à vélo, en voiture et en avion sur googlemaps. On peut tout faire virtuellement pour mieux se préparer. Il y a de moins en moins de place pour le hasard. De moins en moins de place pour la naïveté. Et je pense que cela est avant tout dû à l’accroissement incroyable du nombre de touristes au fil des ans, au fil des décennies. On a développé une infrastructure terrestre, aérienne et virtuelle absolument gigantesque. Et cela continue. Il y aura toujours de la place pour le voyageur solitaire qui part à la découverte d’espace, si ce n’est intouchés, moins fréquentés, oubliés, plus dangereux, et qui trouvera des terres d’accueil marginales, mais de manière générale, le monde s’est transformé, adapté à nos envies,  nos besoins, et à notre société de « consommation immédiate ».  Les nouveaux aventuriers ne sont plus que ceux qui partent à la découverte d’eux-même en dehors du cadre que l’on avait imaginé ou projeté sur eux. Je ne dirai donc pas que le voyage n’est plus une aventure. Mais il n’est plus la même aventure. Sans doute plus tourné vers soi que vers l’autre, dans une projections permanente de nos possibilités.