PARIS

Paris est une ville qui travaille. Ça saute aux yeux. Les gens qui téléphonent dans le bus ? Boulot. Les hommes qui se retrouvent à la brasserie du coin ? Boulot. Les rencontres mixtes dans le carré TGV ? Boulot. Marseille 2013  / Paris 2012. Je voyage dans le temps. Et dans l’odeur du café, des cafés Richard, me souffle le papier de l’olive en chocolat. Les gens qui marchent ? Boulot. Une dame aux airs asiatiques passe un panier plein de bouteilles de champagne  à la main ; une dame aux airs distingués. Boulot ? Poubelles ? A 20 cm de moi un homme parle, son chien enlacé au genou (enlaissé à son genou). La proximité. C’est Paris. On partage Paris. Le TGV, c’est déjà Paris. Marseille / Paris, 3 heures. 3 heures pour entrer dans le nuage. Pour entendre, comme le cri de l’enfant tiré du ventre, le premier son de la ville, puisé dans les entrailles d’un camion de pompiers. Rouge. La ville est grise et rouge. Fade et bruyante. Attirante et écrasante — les nuages sont trop bas, le travail est partout, effervescent et accablant : se rappelle-t-on que l’on respire ? Les gens mangent à la brasserie comme ils tapent à la machine ; machines de leur corps mis en branle de 7 heures à 22 heures. Premier pas premier coup. Premier geste premier coût. Ils perdent de l’argent comme sème le petit Poucet, et le retrouvent aussitôt en inspirant une bouffée de travail. Le perdent à nouveau en expirant une fumée de cigarette. Paris est stressée, mais sereine. Paris n’est pas pauvre, et a le temps de s’arrêter prendre un café. Paris fait du bruit comme une pieuvre souterraine, dans le métro de la vie. Dans le sous-sol de la vie ; les gens tracent des lignes, sont des lignes qui se déplacent d’est en ouest, du nord au sud, et, parfois, dans des chemins plus tortueux, le long d’itinéraires biscornus — mais toujours déjà tracés. Quelqu’un a travaillé ici avant eux. Quelqu’un y travaillera après. Un homme avec d’épais sourcils noirs, épaules robustes et ventre conséquent, tend un sac Gallimard à l’homme, vieil homme, déjà assis. Travaille-t-il chez Gallimard? L’homme vieilli tire du sac, à demi, un livre bleu foncé. Il fait un commentaire. L’autre s’assoit. Existe-t-il une boutique Gallimard ? Surement. Il existe tout à Paris. Tout ce qui est ancien. Qui a de la poussière. De la valeur, aussi. Parait-il qu’en France, on pense bien. N’empêche qu’on ne pense pas pareil à Paris ou à Marseille. Que 3 heures de TGV traversent plusieurs mondes. La mer, le rose du soleil qui se lève ; l’accent, surtout : le rythme des phrases, rythme des pensées — ici, ce n’est pas Boulot que l’on parle, mais de tout ce qui se passe avant, après, du futur et du passé –; les praires, les vaches blanches, les vignes, les châteaux, les fermes ; les usines et, nouveauté, deux yeux immenses, collés sur la façade de l’une d’entre elles. On oublie pas un regard, même numérisé. On se demande : “Pourquoi ?”. Ça, c’est plus que du boulot. C’est ça, le travail de l’art. Dépasser le boulot. Paris n’a plus rien qui me ressemble. Je suis dans le jaune, le doré, le soleil, le hâle. Je suis dans le thym, la colline, le sel marin, le sel qui baigne les pattes du flamand rose. Je suis dans le travail en solitaire, comme Blanche neige au milieu des cui-cui. Déconnectée.