Monsieur Jérémie R.A.S

3 mars 2011.

En ce moment, je veux dire, depuis deux jours, les passagers du train sont normaux. C’est depuis que j’ai décidé de  prendre un magnétophone avec moi. Ils  ne parlent pas, ou de trucs sérieux. Du genre : « ah oui vous travaillez oui mm mm… ah oui c’est bien… moi aussi j’ai travaillé à Marseille… ».

« Et puis il y a une très bonne ambiance, personne ne regarde, y’a tous les âges » -la dame devant moi motive son voisin, mais il rétorque : « en onze mois, il a fait trois nuits ».

Ça y est, une bande de racaille vient d’entrer. Ce sont mes préférés, si croustillants de conneries. « Woaaa ça fait peur le train. Lol. Mdr. Walaa ya que des vieux ». Devant, ça poursuit sur les insomnies du petit. A ma gauche, ça bouffe Mc Do et ça roule le tabac sous les cheveux pendouillants poivre et sel.

Dans ma tête, ça pense :

A Toulon, j’ai rencontré un personnage intéressant. Un curieux personnage, du genre qui pratique le taoïsme, s’intéresse au bouddhisme, est chrétien et pense se convertir à l’islam… Un petit homme, qu’au premier regard je jugeais jeune garçon, au second, jeune adulte, au troisième, homme – mais petit.

Ce petit homme dont la barbe s’est laissée poussée cette semaine dort surement plus de quatre heures par nuit (cf. l’homme qui poursuit ses regrets spermatozoidaires), bien que son travail ait quelque chose d’insomniaque. Ce petit homme est une espèce d’artiste. Il n’y a pas de place pour le sommeil dans ses toiles –cela ne veut pas dire qu’il n’y en ait pas pour l’inconscient. On parle ici d’un état de sommeil qui ne dort pas, qui n’endort pas, de ces sommeils qui réveillent, comme une envie de pipi, comme une entrevue de réalité au milieu de l’onirique, d’une réalité dangereuse qui signifie la limite, la zone de non retour –mais de retour à quoi ? Finalement comme un réveil des papilles venu d’une matière immatérielle, d’un sandwich rêvé ; dans les couleurs, il y a de l’acide, de l’aigre-doux, du contraste, mélange d’une seule salive. Il y a du motif. Sa peinture, son geste est un motif, entre la cervelle, le pamplemousse et la framboise.

Ce petit homme fait pousser de la roquette. Que l’on interprète cela comme on veut. Il dessine comme pousse une salade, une salade cérébrale. Son trait est une limace joyeuse qui dégouline de vétusté. C’est le genre de phrase qu’on a, que j’ai envie de dire devant son travail appliqué. Ce qu’il fait ouvre à un monde de mots, alors qu’il peint des figures, entre le (faux) diamant accroché à l’oreille du jeune imberbe qui mâche son chewing-gum dans l’escalier du TER, les tags et les coquelicots qui prolifèrent dans les champs. Coq, poule ou poussin ?

Les traits du dessin ouvrent à sa boite crânienne, dans laquelle il se dépouille, et où il faut se dépatouiller. Il faut mettre les pattes, les enlever. Je ne sais pas pourquoi, mais à y regarder de plus près, j’ai un peu l’impression d’y lire la Bible.
Mr Jérémie est un petit animal aux yeux bleus dont l’insistance pense et repense le trait. Plein de points, et aucun qui ne mette fin, à rien. Et surtout pas, à l’enfance. Je le parie sur la tête à C.O.B.R.A.