La révélation de Giacometti

Aujourd’hui j’ai eu une révélation. A 15h15, j’ai regardé décoller l’avion que je prendrai le 21 octobre, depuis la “chambre de Madame”. A 15h16, j’ai eu envie d’envoyer un texto à Loïc : “Je viens de voir décoller l’avion que nous prendrons le 21 octobre”. A 15h17, je me suis dit qu’il ne me restait que 20 centimes de crédit de communication, et qu’il pourraient me servir en cas d’accident. A 17h15 et 25 secondes, j’ai pensé qu’en cas d’accident je pourrais toujours utiliser le numéro d’urgence 112. A 15h17 et 30 secondes je me suis demandée si c’était bien le 112. Puis je me suis imaginée dans un accident, le corps pris dans les débris d’une carcasse; alors à 15h20, dans la vision de moi-même paraplégique, je me suis sentie heureuse, chanceuse, et j’ai eu envie de courir jusqu’à l’aéroport, de courir utiliser mes jambes sur lesquelles continuent, bien vivants, de courir des poils. J’ai réalisé combien mon existence est pleine, complète. Combien je suis entière. A 15h25 une dame, fond de teint disposé sous forme de strates calcaires, a eu l’idée de me parler.

“Alors voyez-vous ça, les gens passent devant un Giacometti sans y faire attention… Ils ne se rendent pas compte… C’est fou ça, non? Moi je suis antiquaire, j’ai assisté à la vente d’un lampadaire Giacometti, rendez-vous compte les antiquaires ont eu une chance inouïe,  inouïe je vous dis, ils ont acheté la pièce 3000 euros et à la vente elle est partie à [elle me donne un chiffre énorme, entre millions et milliard, que je ne retiens pas], oui rendez-vous compte [elle redonne le montant]! Une chance inouïe, parce qu’ils n’étaient pas sûrs que c’était un Giacometti, et ces gens croyez-moi, ils sont deux mais ils s’habillent d’une façon, bien d’une façon.. enfin vous ne diriez pas qu’ils ont cet argent là, voyez vous ils payent une telle somme mais sont tranquillement vêtus ah c’est incroyable je vous dis, il faut le voir moi j’ai de la chance je suis antiquaire vous savez, donc l’expert a confirmé que c’était bien un Giacometti car vous voyez il n’a pas signé toutes ses pièces, et donc celle-ci c’est un pied en bronze, rien que pour le bronze 3000 euros c’est pas cher, vous savez mon frère est antiquaire aussi, vous savez ce qui lui est arrivée eh bien il avait une galerie à Paris mais lors de la crise en 1992 il s’est fait retenir les œuvres restées dans les locaux, 3 [elle donne le nom de l’artiste, je ne me souviens pas du nom, peut-être des Giacometti] pour payer les dettes; il serait milliardaire aujourd’hui mais vous savez moi je dis c’est pas grave c’est la vie hein faut pas regretter, mais ces Giacometti là c’est extraordinaire, si vous saviez ce que ça coûte, enfin vous devez être dans l’art vous devez savoir mais les gens ne savent pas ils passent devant et ne font pas attention c’est fou; il y a ce marché au puces de [nom que je ne connais pas] vous voyez là… ah vous ne connaissez pas mais vous êtes dans l’art oui? Ah les objets ça ne vous passionne pas oui enfin ah vous devez être d’ici, pas de Paris.. Vous savez Paris, il y a ce grand musée là qui s’appelle Pompidou et à côté vous avez l’atelier de Brancusi, si vous allez à Paris, il faudra visiter hein ça c’est vraiment intéressant. Allez, bonne journée Mademoiselle.”

Pourquoi je préfère parler du temps?

Un autre avion décolle. Il est 16h17. Je suis fascinée. L’avion est un objet qui me fascine. De la chambre de Madame, où je veille sur les Giacometti dont les 3/4 des gens se moquent, je me passionne pour les avions. Après tout, les gens font comme moi : en arrivant dans la salle, ils sont subjugués par la vue et non la vitrine derrière laquelle la tête de Marie-Laure de Noailles est giacomettisée; comme moi, quand j’entre dans un musée : ils reniflent l’ambiance intellectuelle de ceux qui croient à l’Art, tout en ne se sentant pas de ce monde-là, comme moi qui fixe Marie-Laure, un livre de Philip.K. Dick dans la main.

“Larry poussa un petit gémissement. “Bon sang, je suis venu au monde il y a 25 ans, je ne vous connais que depuis quelques heures et je devrais croire que je ne suis pas vivant pour de vrai? Que je ne suis pas vraiment… moi-même? Que je ne suis qu’un … accessoire dans votre univers à vous? Un élément du décor?
— Larry, chéri, tu as ton monde à toi. Nous en avons tous un. Mais celui-ci, il se trouve que c’est le mien, et si tu y es, c’est pour moi.” Allison rouvrit de grands yeux bleus. “Dans ton monde à toi il se peut que j’existe un peu aussi. Tous les mondes se chevauchent les uns les autres, chéri; tu ne comprends donc pas? Tu existes pour moi dans mon univers, et moi, sans doute, j’existe pour toi dans le tien.” Elle sourit. “Le Grand Architecte doit se montrer mesuré — comme tout bon artiste.” Finalement, on est pas si loin de la villa Noailles et du surréalisme. Un peu à l’écart tout de même d’un monde où une ampoule tenue par un pied vaut des millions – voire des milliards – d’euros. Alors comme eux, comme “les gens”, je me dis: moi aussi j’ai la tête sur des pieds)

De la chambre de Madame, donc, je plonge les yeux dans la mer, et j’oublie que je suis là pour rien. En veille. Pour du beurre. Et je me rappelle cette phrase au restaurant : “mmmm ce foie gras, du pur beurre”. Remarque à laquelle mon esprit réagit tel une lumière sur un pied en bronze: pourquoi s’embêter à mettre du foie gras? “Ce beurre… mmm, du foie gras”. Le foie gras doit exister dans l’univers du beurre et sans doute, le beurre existe-t-il dans celui du foie gras.

La mer. Ma seule échappatoire. La méditerranée et ses pics et traits blancs, hachures et rayures de bateaux.

16h27. Décollage d’un avion. C’est drôle je cherche toujours à m’échapper d’où je suis. J’ai des Giacometti à 1 mètre de moi, et je regarde la mer. On me parle d’art et je pense qu’il fait beau, dehors.
J’aime mieux raconter les visiteurs que parler de la villa Noailles. Les deux pourtant ont des histoires intéressantes. Les visiteurs viennent pour la piscine. A échelle équivalente que la préférence pour le dauphin chez les enfants de huit ans, les visiteurs préfèrent la piscine, les visiteurs veulent voir la piscine. Mais la piscine est cachée – c’est le drame.


J’ai été voler pour quelques heures l’ouvrage de François Carassan et Bernard Plossu, L’improbable destin de la villa Noailles :

“Construite en 1926 […], la petite villa a été restaurée, 70 ans plus tard, entre 1996 et 2002. Cela fait court entre son édification et la ruine qu’elle sera vite devenue, ruine moderne parmi les ruines médiévales.[…] Assez pour dire alors qu’elle fût faite seulement, comme toute la Villa Noailles, pour la vie présente et passagère, mais cela avec suffisamment de force et d’élégance que le parti de la restaurer aura pu se défendre et l’emporter. Quelque chose avait eu lieu ici, de rare et de fulgurant […], la jeunesse, la fortune, l’avant-garde, l’architecture, le surréalisme, le cinéma, les artistes, la fête, l’âge d’or […]. Ensuite la Guerre, et puis les mondanités, le déclin, la mort. Et après, la vente, l’abandon, le squat, la dévastation, la ruine […]. Alors puisqu’on ne sait pas où passe la passé et que le temps ne revient pas, que fait-on quand on restaure, et pourquoi ?”

17h30. “On se croirait chez nous!” “Oui sauf que nous on a une chambre pour deux!”
J’aime bien les gens qui rient dans les expos. J’aime les gens qui ne se prennent pas au sérieux.
Toujours pas d’avion à l’horizon. Je guette. Je commence à me faire amie avec le dés-humidificateur.
Encore 1h30 à attendre. Je vais finir par me lasser, même de la mer. Si au moins il y avait des vagues et des surfeurs… La mer est d’un calme redoutable.

Je pense à la Russie. A L’Ermitage et sa gardienne de musée. Sublime. A moi, qui ne prend pas au sérieux les figures tordues. Qui fait semblant de ne pas prendre au sérieux les figures tordues du grand musée de St Pétersbourg.

  1. A
    6 septembre 2011 à 1 h 35 min

    Enfin…Le Retour de la Grande Ambre…avec La Rentrée des Classes…un hasard ?

  2. Flo
    6 septembre 2011 à 9 h 25 min

    Et il décolle pour quelle destination déjà, cet avion du 21 ?

    1. 6 septembre 2011 à 9 h 28 min

      malheureusement pas pour le Japon 🙁
      pour l’Angleterre, tout modestement 🙂
      comment va le nouveau venu?

      1. Flo
        7 septembre 2011 à 2 h 16 min

        Il n’arrête pas de pleurer, donc il est vivant. Et j’en profite pour déjà lâchement abandonner ma femme : dans quelques jours l’Italie, et fin octobre le Vietnam (et encore, la Floride en novembre a été annulé).

        1. 7 septembre 2011 à 6 h 46 min

          Oh l’ingrat… tu as de bonnes raisons solides au moins? (enfin rien que d’entendre les noms, je comprends…)

      2. Flo
        8 septembre 2011 à 2 h 36 min

        De bonnes raisons ? Ah bah ouais, le boulot, quand même. ^_^ C’est qu’il y a trois bouches à nourrir maintenant…

  3. anouchka
    12 septembre 2011 à 7 h 42 min

    …à toi dont l’écriture est “lame” d’un “calme redoutable”.