Entendu et lu aujourd’hui

Entendu aujourd’hui:

“mmm c’est curieux, ils essayent de prendre la substancialité de la moëlle des génies, mais on voit bien que cela n’est pas contagieux” “– Que ce n’est pas  contaminanant. ” “ouh ouh ouh” (pendant bourgeois au “ah ah ah” de convention chez la classe moyenne).

(en me voyant) “Ah bien elle est là Madame de Noailles!”

“Nous on fait partie de ces femmes, tu vois René, on fait partie de ces femmes qui ont des chambres de 25 m2, au moins; regarde ça, même la salle de bain est minuscule!” (il y a du remue ménage dans la pièce, la bande d’amis s’évertue à calculer le nombre de mètres carrés à mesure d’ entre-jambe) “mm ouais c’est ça hein, ça fait du 16m2: regardez: 1… 2… 3… 4. Pareil de ce côté : … 4.” “Dis c’est vraiment petit, nous je te dis maintenant ce n’est plus pareil, regarde ma cuisine, tu dirais qu’elle fait combien ma cuisine? Elle est plus grande hein?” “Ah ben oui.”

18h30. Je viens de terminer la lecture du Voyage à Motocyclette du Che. Je suis émue. Les larmes me viennent aux frontières de la visibilité, quand c’est un autre qui parle d’Ernesto Guevara. Ernesto, lui, me fait sourire. Ses remarques sont comme des coups de coudes. Amicaux, fraternels, rebelles, complices. Je souris. Et puis il y a la lettre adressée à la mère — on sent l’altérité de l’autre côté, on imagine la liseuse : on est ému –; le mot du père qui raconte, très brièvement, l’aventure de son fils, puis son retour, le moment où, de ses mains, il fait un haut parleur; l’étranger enfin, Ramon Chao, qui commente le récit. Ce regard extérieur vous transporte vers un autre coup de coude, qui tombe sur le ventre, remue les tripes, place un récit de voyage dans une histoire, dézoome. Prenant. Le carnet de bord du jeune Che est  la promesse de tant de jeunesse et de tant de mort. Hier, en rigolant, je disais à Annabelle qui pensait à haute-voix: “Je crois qu’il n’y a pas de hasard et que notre chemin est déjà tracé”, “ah ben c’est sûr, nous allons tous vers la mort, je le prédis.” Hier, je prenais à la légère, comme cela doit être pris selon mes (non)croyances, la prophétie universelle, ce qui nous émeut parce qu’il y a un avant. Ce récit,  c’est l’avant du Che. L’enfance du Che, 8 mois de l’enfance du Che à pied, en mobylette, en bus, en embarcations diverses. Je suis au milieu de la lecture comme plongée au centre de la mer, éperdument chez moi, perdue au plus profond de chez moi, au creux de mes 24 ans. Lui, le 14 juin au Pérou, après 7 mois de voyage; moi, le 12 juin en Inde, au bout de 10 mois.

La phrase de Ramon  est si juste : “Bien sûr, un voyage initiatique se fait sans objectif.”
Les deux compagnons de routes ont quand même en tête les léproseries, qu’ils visitent tout au long du périple. Je dois avouer — et ce n’est jamais facile — que le notre était sans doute plus “touristique” : passif. D’ailleurs, mon destin dit que je ne ferais aucune révolution. Être émue, cela me suffit. Être l’autre, et pouvoir rêver, l’espace de quelques pages, à une aventure plus profonde. Être à la fois celui qui écrit et celui qui reçoit la lettre, dans une dimension individuelle. Trop risqué de prétendre à plus. C’est trop grave. C’est plus qu’un coup de coude. C’est un coup de dé.

L’écriture du Che est cousue de phrases simples et de phrases géniales, le récit commence sur de nombreuses préoccupations mécaniques liées à la moto, avant de se focaliser sur la découverte de nouveaux mondes. L’écriture est fougueuse, impatiente et lucide, modeste et piquante, sincère. C’est une lame délicate.

  1. anouchka
    12 septembre 2011 à 6 h 12 min

    “Lame délicate” qui rend l’âme sensible…

  2. 7 novembre 2012 à 10 h 18 min

    Reblogged this on Ramón Chao and commented:
    Artículo que os recomiendo