Transsibérien : jour n° 2

4 août, 13h33.

J’observe le rituel de la femme, de la mère russe, en voyage avec son mari et son fils pour quelques jours. Il termine sa soupe et lui tend le récipient. Le fils se lève et va jeter les poubelles. Elle coupe un morceau de papier toilette pour essuyer les cuillères, utilise trois doigts pour conduire les tupperwares au lavabo. Elle revient, les essuie un à un avec un linge de cuisine. Elle les empile, les range sous la couchette, plie le linge et le pend à la barre d’acier qui tient la couchette. Elle utilise un autre linge pour préparer la table: ils vont jouer aux cartes. Le fils est très blond, les yeux très bleus, et il m’observe. Il porte le maillot de l’équipe de foot de Chelsea. Son père a des lunettes aux verres très épais, il est trapu, porte un débardeur noir avec des écritures gothiques, a une moustache grise et, sur l’épaule gauche, tatouée, la flamme olympique. Elle est blonde, cheveux “courts comme un garçon”, tee-shirt violet à poids blancs, et corser bleu pour habiller son corps imposant. Je ne sais pas si c’est une impression ou si les femmes russes ne sont belles que très peu de temps. Il me semble ne voir dans ce train que des hommes mariés à leurs mères.

La provodnista éteint toutes les lumières. Seules celles des deux extrémités du couloir, toilettes et espaces fumeurs, restent allumées, ainsi qu’une veilleuse de plafond. Apparemment, il est l’heure pour tout le monde de se mettre au lit. Quelle heure est-il? Je n’en sais rien. A Vladivostok, minuit, à Moscou, dix-sept heures. Ici, sur la voie ferrée, nous sommes dans l’espace-temps du voyage: les limbes. Pas d’heure ni de lieu, le soleil qui se couche et qui se lève, et de temps à autre, des gares dont les noms ne m’évoquent rien (que la Russie). Les gens commencent à ronfler, toute vie à forme humaine s’éteint dans le wagon. On a mis un voile sur la cage des oiseaux, le marchand de sable a vendu tout son stock. Je résiste encore un peu, dans le noir, à la tentation de faire comme tout le monde, et de dormir. Je vois encore quelques esprits rebelles traverser le wagon, la vessie pleine, le corps en manque de nicotine, la musique dans les oreilles. L’univers russe est un univers où les femmes ronflent, où l’on consomme de la bière conditionnée dans des bidons de plastique (mais où est la vodka?), où l’on joue aux cartes pour faire passer le temps, mais surtout, où l’on mange. Les tables de chaque “compartiments” sont habitées de multiples provisions, dont des graines de tournesols à mâchouiller, des cacahuètes à décortiquer, des saucisses, du pain, des nouilles, du Nesquick, du thé… Chacun va chercher sa tasse d’eau chaude dans un verre dont le support est une sorte de socle en argent très travaillé. Je pense au bol à maté argentin. L’eau est chauffée dans un appareil pour le moins désuet que la provodnista recharge avec du charbon. Cet appareil a un cœur, plein de braises ardentes,  il a surtout l’apparence compliquée d’une composition fantaisiste de chimiste. La provodnista a quelque chose d’attendrissant: frêle, jeune, les cheveux fins teintés en blond, des lunettes rectangulaires un peu larges pour son visage, yeux clairs, jupes aux genoux et chemise bleu des chemins de fers, elle a l’air d’une gamine, plutôt douce, qui fait son travail, insiste quand une tache au sol ne part pas, vérifie qu’elle donne bien les draps à la bonne personne, ne cède pas quand on lui demande d’ouvrir les WC quand la règle dit de les fermer avant, pendant et après l’entrée dans une gare. Dans son compartiment, elle regarde le téléphone, lit un bouquin, a l’air d’une étudiante.
Le transsibérien n’offre pas d’expérience transcendante mais permet juste d’observer les détails. Les détails, comme ce qui est le sens de nos vies. Et il s’agit bien d’une vie en commun quand on partage la même eau chaude et le même savon que cinquante-deux autres personnes, quand on subit les mêmes bruits nocturnes…
Nous avons sans cesse de nouveaux voisins. Les gens ne se parlent pas particulièrement entre eux. On a envie de leur dire : “Mais bon sang! Vous êtes russes, vous avez plein de choses à vous raconter!”. Ils tricotent, lisent des bouquins dont la couverture, gros plan sur l’auteur, révèle déjà la nullité, remplissent les cases d’un journal, vont chercher de l’eau chaude, profitent d’un arrêt pour acheter des tomates, du caviar en barquette, jouent aux cartes, mangent, dorment, grignotent, dorment, vont se laver les aisselles… Et c’est chacun sa couchette, et chacun voyage avec son univers. Après tout, on ne partage que le même moyen de transport vers notre vie. Et moi, vers quoi j’avance? Le voyageur est pris dans le transport comme dans le sens de sa vie – d’Est en Ouest.

  1. didouanouchka
    12 août 2010 à 9 h 29 min

    😉 Jeudi 12 août = J-3 :mrgreen:

  2. didouanouchka
    12 août 2010 à 9 h 33 min

    😛 Est-Ouest 😀 Russie-France ➡ Vodka-Caviar//Champagne-Foie gras 😆

  3. didouanouchka
    12 août 2010 à 9 h 39 min

    😯 Bon, ça c’était pour la première classe…Troisième classe 😈 bière//pastis 😆

  4. didouanouchka
    12 août 2010 à 11 h 30 min

    😯 Ce “presque dernier commentaire” nous montre, pour notre plus grand plaisir, que tu n’as pas besoin de lunettes pour voir, Ambre ❗

  5. The Family Martinez
    12 août 2010 à 13 h 27 min

    à très bientôt

    😆

    Gros bisous

    Magalaï et Cie

  6. Didouanouchka
    12 août 2010 à 20 h 01 min

    Ajout : le voyage en transsibérien rend-il tous les voyageurs aussi lyriques Ambre ?

  7. didouanouchka
    13 août 2010 à 7 h 23 min

    Vendredi 13 août 2010 = J-2

  8. Didouanouchka
    14 août 2010 à 7 h 23 min

    :mrgreen: Samedi 14 août 2010, le tonnerre gronde et entonne : J-1 😀

    1. 15 août 2010 à 16 h 58 min

      ET BEN NON!

  9. didouanouchka
    14 août 2010 à 8 h 55 min

    😉 Avant-dernier jour = avant dernière carte postale en provenance de Vladivostok ? Bisous les nounours :roll 😮

  10. Didou Anouchka
    14 août 2010 à 11 h 08 min

    😳 “Le voilà, le vrai grand monde!”[…]. Et, il éprouvait la joie du voyageur qui a découvert un monde nouveau, inconnu et beau.” Léon Tolstoï, Résurrection, 1899.

  11. didouanouchka
    15 août 2010 à 7 h 14 min

    JOUR J 😯

  12. didouanouchka
    15 août 2010 à 7 h 15 min

    🙄 Dans 23heures 30…les grands ours seront dans nos bras 😆

  13. didouanouchka
    15 août 2010 à 7 h 20 min

    😮 😮 Bon, faut lire 16 heures :mrgreen: :mrgreen: :mrgreen:

  14. didouanouchka
    15 août 2010 à 7 h 23 min

    Annette, Bruce et Magali souhaitent aux Grandsours, une bonne réception sur le sol français 😎