Paradis perdu retrouvé reperdu

23 octobre. Riomaggiore.

Il est 5 heures. Le réveil sonne – pas question de se faire confiance quand on doit prendre le premier train. Je n’ai pas très bien dormi. Un mélange de pensées nouées autour d’un parc animalier découvert dans la colline où mes rêves me promenaient et qui réveillait en moi une rage absolue devant le spectacle accablant d’animaux sauvages piégés par l’homme, laissés là, à croupir dans de minuscules enclos, dont des loups qui, rachitiques, grignotaient lentement un des leurs, et du bruit des vagues comme un déferlement dans mon propre cerveau. La vue, de la chambre, est merveilleuse, mais on est si près des rochers, dans cette baraque étagée de pêcheurs, et l’entrée de l’eau dans le port est si puissante, que d’un ressac apaisant on passe (la nuit, du moins) à un va-et-vient anxiogène. « Ce n’est pas toujours comme ça », nous a dit notre hôte ; c’est plus souvent une « mer d’huile ». Mais la mer a gardé les rides d’une veille orageuse. Cela donne une intensité au lieu qui ne relève pas de la carte postale. J’aime ça. Pour le reste, je suis partagée. Les Cinque Terra ont quelque chose d’un paradis perdu-retrouvé. C’est édénique : vignes rousses plongeant dans la méditerranée, rouleaux qui tirent des fonds marins un turquoise insoupçonné, tomates encore gorgées de rouge à cette époque où ailleurs, où, chez nous, la saison est terminée depuis longtemps. Les sentiers, des roches striées aux sommets couverts d’oliviers, dessinent des chemins de verdures ou de pierres galbées qui connectent les terrasses les plus isolées aux plus peuplées : jardin d’enfants, cafés, église, et puis le potager, la ruine, le point de vue isolé. Je dirai que les Cinque Terra se vivent dans l’instant. Un instant, on est dans ce paradis perdu – on est bien, là, dans le passé, l’inchangé, l’automne de la vigne, le vallon de la solitude, devant la barque d’un pêcheur ou derrière ses fenêtres aux volets verts, dans sa maison à la façade orangée. On est bien, avec la mer et en compagnie des citronniers. Mais il suffit de se pencher à la fenêtre pour qu’un horizon de houle se transforme en un horizon de foule. Je n’ai pas vu venir cette rime, et je me dis qu’elle est à la fois ridicule et adaptée : de l’une à l’autre, il n’y a qu’une lettre, un petit g de rien du tout. Un pas. C’est précisément, exactement ça. Fenêtre sur l’infini ; un pas ; fenêtre sur un ruban de touristes en train de photographier leur glace sur fond bleu. Je n’ai rien contre eux. Je suis eux. Comme eux. L’une d’entre eux. Justement : c’est d’être un flux humain qui me tracasse. Ici comme ailleurs mais ici surtout, ici dans un lieu qui ne vit que du tourisme, un lieu survisité, je suis un flux humain. On me gère avec les autres. On prévoit pour moi des plans, des pass qui fonctionnent bien, des mesures de sécurité pour me surveiller, des formules pour me contenir. Il y a des gens qui se réunissent pour parler de moi : il faudra donc prévoir que le train coûte tant, pour manipuler dans tel ou tel sens. Que les rythmes soient ceux-là, etc., pour assurer la fluidité. Pour que j’apprécie mon passage par le paradis retrouvé – grâce à des précautions, de la gestion. Mais moi j’ai envie de me sentir unique, imprévue. J’ai envie de n’être personne en haut d’une colline plutôt que quelqu’un sur un registre de police. Donc, quoi ? J’ai aimé Riomaggiore, mais je ne pourrais pas l’aimer plus. Alors on prend le premier train en direction de Monaco. Notre choix aura sans doute beaucoup été influencé par le fait qu’on ait tenté de nous arnaquer (je tais cette histoire-là parce que je crois assez au karma, et laisse les bizarreries à une parenthèse). Mais cela donnera une résonnance d’histoire insolite à mon passage par un lieu qui l’est tout autant. Privilégié, insolite, vivant. Mais comme le reste : surconsommé.

Je n’ai pas aimé Florence, pour la même raison. Une semaine en Italie, donc, c’est assez pour me dire que je n’aime résolument pas « visiter ». « Voyager », oui, traverser ou s’arrêter, parce que je suis vraiment surprise par ce pays voisin, qui me dépayse dès mon arrivée à Milan. D’ailleurs, c’est la ville que j’ai préférée (Milan). Avec sa moiteur, sa brume et son soleil qu’on peut regarder en face le matin, qui devient éblouissant en journée, ses allures de capitale financière, mi-chic, mi populaire, ses beaux habitants, ses joueurs de guitare électrique qui accompagnent la vision du cortège de policiers veillant à la sécurité touristique sur la grande place de la cathédrale et cette cathédrale incroyable, lumineuse, ses ruelles pavées de galets et ses portes discrètes vers un univers de shopping de luxe logé dans des cours. Milan est palpable. Elle ne se visite pas.

Venise. Une claque. Je ne m’attendais pas à y trouver… ce qu’on y attend. Nous arrivons un jour de brume bien blanc, qui enlève tous les contrastes, toutes les profondeurs. Et pourtant. C’est saisissant, cette atmosphère. Ces ruelles qui vous individualisent (où on ne peut que marcher seul), ces passages, ces ponts, ces fenêtres ovales, ces cours, ces palais – cette véritable dentelle. L’humain a du bon, voilà ce que me fait penser Venise – et ce n’est pas rien. Peut-être arrivons-nous au bon moment. La quittant le lendemain, mêlée à la foule, je n’ai pas la même impression. C’est en tout cas une des créations des plus belles au monde. Je pourrais dire pareil du petit-déjeuner que nous prépare, tablier aux hanches, Alessandro. (D’ailleurs, il n’y a qu’ici qu’on peut manger une pizza à 8h sans se poser de question.) Nous mangeons également à Venise un des meilleurs repas que nous ayons pris en voyageant. Le meilleur repas, c’est celui que l’on prend avec vue sur un canal, un chat sur les genoux, des pâtes en train de sortir de la machine qu’on voit habituellement « traiter » de la chair animale, la musique se mêlant aux éclats de voix, l’Italienne se cambrant pour trier sa vaisselle, préparer le bar, les serveurs travaillant comme un équipage bienveillant et en coordination avec une cuisine qui a pour chefs un jeune asiatique, une bonhomme africaine, un barbe-blanche, bref, des Italiens. Même cet œil perdu, cet œil sartrien qui a décroché il y a sans doute longtemps et qui veille à la bonne organisation des post-its annonçant les réservations du soir au-dessus de chaque banc, cet œil me plait. C’est tout une ambiance, qui se vit dans l’assiette également. Best lasagnas ever. Et ce qu’ils appellent les apéritifs ! Vous choisissez ce qui vous fait plaisir au bar, et qui est cuisiné tout au long de la journée : moules, tartinades, légumes grillés, noix saint-jacques entières, patates frites, etc., etc. Il y a même du vin à la pression.

Bologne. Impressionnante. Ville rouge. Sa tour penchée. Ses arcades. Son université. J’y présente mon film, bel échange avec des étudiants venus de partout. Ils sont censés me poser des questions, mais c’est moi qui les interroge – je fais un nouveau tour du monde en faisant un tour de table. L’université fait sens quand elle réunit autant de diversité ! Tiens ; Uni/versité, Di/versité : je n’avais jamais fait le lien ! Et puis ses petits restaurants bolognais, sa simplicité sous ses colonnades grandiloquentes. Sans être touristique, Bologne croule pourtant sous le flux de ses étudiants, ce qui la rend oppressante pour une échappée de la colline comme moi. On nous y reçoit à diner chez une professeure et un consul de France à la retraite dans un salon qui respire tout autant le simple et l’élaboré, le patrimoine et l’ouverture.

Et puis l’Italie, j’aime bien, parce qu’il y a des chiens partout, et une restauration végane solidement implantée. On peut même manger une brioche sans lait de vache – idem pour le cappuccino ! Et les pizzas bon marché (5€!), délicieuses…

Et puis le train encore. Des paysages plutôt inintéressants, cette évidente séparation entre les lieux peuplés et les déserts qui servent à produire de la nourriture pour eux. Beaucoup de tunnels. Beaucoup de brume. À Florence, nous avons une très belle chambre, donnant sur un jardin. Une horde de touristes. Insupportable. Géant. Architecture froide d’avenues trop larges faites pour ces hordes de gens, ces envahisseurs plurilingues. Le passé est écrasé par le mouvement. Mais ce qui me déplait vraiment à Florence, ce n’est pas tant son destin de ville touristique (ce serait nier aussi que j’y contribue) que ses odeurs. Florence pue et grouille. Même son marché central ne m’inspire rien. Ses chevaux sont fatigués de balader des couples et des familles – je croise le regard brun de l’un d’entre eux comme je n’ai croisé le regard de personne d’autre dans ces couloirs impersonnels de pollutions. Mais on sort vite du centre historique de Florence, et ce sont tout de suite les oliviers, les vieilles dames qui vous sourient (« Ma que bella ! »), la pasticceria de l’angle, le fromager du coin… c’est calme, joli, accueillant. Ça ressemble à la Touraine. Florence est étrangement plus populaire que je ne l’avais imaginée. Et je sais que je la trouverais fascinante si j’y revenais avec plus de temps, mais tant pis : l’image de Michel Ange restera liée à celles des iPhone piétinants braqués sur lui. Il faut bien qu’une ville soit autre chose qu’un tableau figé – une expérience. Je pourrais difficilement extraire son odeur de ma mémoire. Ce sera mon souvenir injuste de l’Italie.

Nous arrivons à Gênes. Le jour se lève. C’est beau. Il y a une piscine vide, des hôtels rouillés, la mer. Des tourelles. Il faut changer de train. On arrive, Monaco : qui es-tu?