Vendredi ou la vie aux urgences

13 novembre, sur la méridienne du 3e étage de notre « chambre ».

Un nom qu’il faut se chuchoter : Goult. Un petit village perché au-dessus des vignes rousses, des forêts de chêne vert, d’ou l’on regarde la lumière dorer les villages voisins, ou bien les villages voisins, chacun perché sur sa colline, s’apparenter à un rassemblement d’étoiles dans la nuit. Je suis vraiment sous le charme du Luberon. Mais j’articule mes mots avec beaucoup de peine, mon atèle laissant derrière le passage de ma main le grincement du plastique contre la feuille brillante d’un magazine immobilier exposant un couple à l’américaine, projetant leur idéal fade sur la façade d’une maison blanche qui l’est tout autant. Goult n’a rien de fade. Mais attention, Goult ne se prononce pas goût. C’est le médecin urgentiste qui me l’a dit, se moquant de ma prononciation : « On dit GOU/L/T ! » Ce séjour n’aura décidément rien eu de la balade de retraités à laquelle je m’attendais – à moins que… ?

Vendredi. Rendez-vous le matin au Lavandou (inauguration de la Villa Théo, centre d’art). Temps sublime, envie de se baigner. Je dis à Loïc : « c’est rigolo qu’on se fasse un week-end de vieux : on part visiter une région voisine, en voiture, on loue une chambre d’hôte, on va goûter aux produits locaux et être dans le confort, marcher dans les sites touristiques indiqués… » Première étape : la forêt des cèdres de Bonnieux. Déja, on passe du t-shirt à la veste de ski en deux heures de route. Le vent souffle très fort. La lumière est sublime. Les paysages aussi. Ils me rappellent la vallée du Douro en hiver — à la fois secs, froids, et chaleureux. Nous sommes avec les chiens. Ils reniflent la vue, le vide, les feuilles. Je m’aventure dans les rochers, me coince le pied en plein élan et arrive à retirer de justesse mes mains de mes poches au moment de m’écraser – et donc de les écraser – contre eux. Le pire, c’est que la première chose à laquelle je pense, avant de réaliser que je suis face contre terre et que je ne peux plus compter sur mes mains, c’est à mon appareil photo. Loïc, lui, se retourne et commence par sourire, en croyant (c’est ce qu’il me dit ensuite) que j’ai trouvé un trou de renard et que je suis en train de l’explorer… Bon. Je me sens plutôt bien. Mais Loïc ne sourit plus : « on annule le week-end, il faut t’emmener aux urgences ». « Noooonn je veux trop aller à Goult !! » « Mais tu as vu l’état de tes mains ? » Celle de gauche a carrément une excroissance blanche ; celle de droite ressemble à un ballon bleu. « Oui, mais il y a une cheminée dans la chambre !! » « Ambre, on va aux urgences ». O.K. Dans la voiture, le froid se dissipe et la douleur se réveille. Il est 17 h 30. Nous sommes à la lisière de la forêt, dans un lieu qui a tout d’une terre dépeuplée, et il faut chercher un hôpital. Le téléphone de Loïc indique un hôpital à Gordes. Je suis un peu étonnée car j’en avais entendu parler comme d’un village touristique, mais pourquoi pas. Finalement, c’est une maison de retraite (ah !). Je ne peux plus prendre de photos, mais je vois ce soir-là en Gordes un des plus beaux paysages jamais regardés. La saison (rousse), l’heure (crépuscule) font de ce village comme une cité d’or au-dessus d’un océan de cultures (l’eldorado ?). La pierre, le soleil rouge, la vigne, et ces maisons comme un escalier dont chaque marche est plus sculptée que l’autre – par le temps, par la main de l’homme –, dont chaque ciment est comme la veine dorée d’un marbre chaud (oxymore qui n’en est plus un dans la douche de notre chambre d’hôte)… Et les oliviers… feuilles argentées qui se dorent avec l’arrivée des derniers rayons de soleil… Dire que le lyrisme m’énerve… Ces paysages m’inspirent toute la mélancolie humaine en éteignant tous mes radars anti bla-bla… Ce paysage blablate en moi, avec une poésie qui se donne difficilement, puisque c’est dans l’air, qu’elle vit. Et s’attrape. Côté Urgences, c’est beaucoup moins poétique. Donc : « Goult ! » : « Ah ! C’est drôle, on ne dit pas comme ça ! Vous êtes marrante ! » Donc : « Rien de cassé, vous avez eu de la chance [J’hésite à lui dire que je suis plus solide que la normale parce que j’évite les produits laitiers, pas trop de provocation], juste une entorse aux deux mains, ce qui donne les mêmes contraintes d’immobilisation que si vous vous aviez des fractures ». Ah. Mais je saute presque de joie quand même. Dans mon film, je ressortais avec deux bras plâtrés et un stylo pour les autographes. « Je peux sortir ? » « Attendez, juste une minute, je vais vous chercher l’ordonnance » — et il revient 20 minutes après. Rien n’est plus lent que les urgences, parce qu’aux urgences, il y a toujours plus urgent. L’avantage, c’est que j’ai le temps de vivre pleinement mon expérience de patiente aux Urgences de Cavaillon. La salle dans laquelle on me fait patienter entre chaque « session » a un écran qui, en veille, fait défiler des effets multicolores psychédéliques qui m’occupent bien l’esprit. Pour le reste, une affiche froissée collée avec du scotch déchiré aux dents qui dit : « merci de laver les [je ne sais plus quel est l’objet en question – les défilements psychédéliques occupent quasi intégralement mon esprit] après chaque utilisation », une chaise lambda, un sol en lino gris avec les traces de passages multiples, de rayures, de caoutchouc, un mur moitié turquoise moitié blanc, dont une bonne partie du plâtre est tombé à ma droite, laissant place à un trou. De l’extérieur, les urgences de Cavaillon ressemblent à un Manoir. Quand on arrive, il faut appuyer sur une sonnette. La secrétaire vous ouvre. Vous dit que l’infirmier va vous recevoir, et le médecin si l’infirmier a constaté la nécessité de passer aux urgences. Que « vous allez attendre très, très, trèèèès longtemps » (ce qui rend l’attente beaucoup moins longue ensuite, d’ailleurs). L’infirmier me reçoit. Me dit d’enlever les bagues (c’est la seule phrase qu’il articulera devant moi). Je n’y arrive évidemment pas. Il sort un fil, m’arrache la moitié de la main (mais il n’a rien de diabolique – sans rancunes, monsieur) pour tirer mes deux alliances. Il ouvre la zipette de mon portefeuille, glisse les bagues dedans. Referme. Entre mon nom dans un dossier et clique sur « admission / traumatologie ». Ça y est. Je suis admise de l’autre côté. Et c’est vraiment comme passer dans un autre monde, où, oui, le temps n’est pas le même. « BONJOUR ! » me dit énergiquement une nouvelle infirmière. Il est 20 heures. On passe de la nuit noire au blanc néon. Dans la première salle d’attente, il y avait des jeunes qui utilisaient la porte de secours pour fumer et discutaient de leurs blessures, dans la seconde, il n’y a que moi dans ma petite pièce rustique, posée avec mes deux paumes gonflées et implorantes face à une salle où circulent infirmiers et médecins, et où stagnent cinq patients, dont le diagnostic se fait tour à tour et à découvert. « Vous avez respiré trop de javel ? Allez-y, toussez ? » « Que s’est-il passé ? C’est le pieds droit (en regardant la fille) ? Oui je comprends Madame (en s’adressant à la mère), mais nos équipes tournent, les personnes qui rient là-bas ne sont plus de service, oui oui, on ne vous oublie pas. » Loïc m’envoie un texto pour me dire qu’un gars arrive avec un petit coup de tronçonneuse. Bizarrement, je souris. Je lui envoie un texto pour lui dire que de l’autre côté (tandis que du sien ça commence à faire Urgences) ça ne ressemble pas du tout à Grey’s anatomy (mais je tape quelque chose comme « i ci paduto kom Greys » [il ne faut pas oublier que j’arrive à peine à bouger les doigts et que j’ai un Nokia première génération où, pour avoir une lettre, il faut enfoncer trois fois la touche – et si jamais vous ratez la lettre, il faut recommencer, etcetera]). Les gens râlent de la lenteur, et me lancent de temps en temps un coup d’œil légèrement frustré – je suis trop loin pour qu’ils me fassent entrer dans le groupe des râleurs, trop loin pour qu’ils puissent me demander ce qui m’est arrivé, suffisamment près pour qu’ils me voient être prise en charge avec une certaine nervosité). L’infirmier décapiteur de doigts se dirige vers moi, ou plutôt ma pièce, avec un brancard, et arrivant sur moi, et non plus la pièce, lance : « Fais chier, putain ». Et il fait demi-tour avec Madame Dupont avant de l’abandonner à un morceau de couloir. Cette pièce est terriblement nulle, mais je m’y sens franchement bien. « Alors c’est vous ! » me dit énigmatiquement le médecin en arrivant (j’avoue que j’imagine l’infirmier lui dire « eh, Patrick ! y’a une super belle nana qui est arrivée en salle psychédélique avec un trou au mur », puis je le revois dire « fais chier, putain » en me voyant, et pense à ma tête de fille qui a pleuré – oui oui, je fais la belle, mais mes nerfs ont craqué, quelque part entre Gordes et Cavaillon, dans les embouteillages). Je m’y sens d’autant mieux que je passe mystérieusement avant tous ceux qui étaient déjà là (d’où les coups d’œil à la fois intrigués et nerveux de mes compagnons de voyage immobile : est-ce que elle c’est plus important que nous ? Amie, ou ennemie ? – OK, je m’ennuie vraiment. Ma théorie : mon problème est assez simple et il ne demande que la disponibilité de la radio.) Étonnamment, il se dégage quelque chose de positif, d’énergique, d’un lieu qui accueille tout le malheur, durable ou passager, du monde – ou au moins, de Cavaillon. Je pense au site sleepinginairports.net. Je me dis que je pourrais ouvrir waitinginurgences.com.
On vient me chercher pour la énième fois : « Vous pouvez marcher ? » « ça dépend, il faut marcher sur les mains ? » Il sourit vaguement : « Suivez-moi. » Un bonhomme à l’accent italien plutôt sympa me fait passer les radios. Et je reviens au point de départ. Et le médecin revient avec les radios. Et on revient au début de mon histoire : « Vous dormez où ? » « Gou[lt] » : « Ah ! C’est drôle, on ne dit pas comme ça ! Vous êtes marrante ! On dit : GouLT ».
Vers 21 heures, nous sommes à GouLT. On se gare. Loïc va chercher la pizza commandée plus tôt et revient avec une silhouette (sans pizza) masculine : Xavier, notre hôte, un personnage à la fois franc et délicat, réservé et chaleureux, qui a quelque chose du chat. Des yeux bleus sur un corps sec, et un visage qu’on ne date pas. C’est drôle que me vienne cette expression pour un homme qui vit dans un univers d’objets ayant chacun un âge bien précis (j’inverse vraiment tout, décidément). Xavier est antiquaire. Sa maison est le premier secret de Goult. Enchanteresse. C’est le mot qui me vient à l’esprit en pensant à ce coin de paradis qui ne ressemble à aucun autre – vous me direz que c’est peut-être ce qui caractérise tout coin de paradis. Je devrais dire plutôt que c’est un autre coin du monde dans le monde, et que cet homme a réussi le pari assez rarement tenté de transmettre une vie humaine à un univers d’objets. Dans ce blond à la tenue bleue se tiennent ensemble un voyageur et un artiste, un bâtisseur et un rêveur ; dans ces lieux résident plusieurs âmes : celles d’objets aimés, abandonnés, vendus, échangés, transmis ; celles de pierres, taillées, posées, assemblées ; celle de bois, travaillés, massés, encadrant des portes toutes différentes, abritant des mondes uniques, faisant de l’hétéroclite un motif uni – je crois que c’est ce qu’on appelle, en musique, un accord parfait. C’est un peu comme dans un monde, ou sur Terre : il y a trop de choses, mais chaque chose a un sens. Je redécouvre, en arrivant ici, l’excitation d’un enfant, en visitant, de nuit, sans lampe, les jardins de Xavier. Une cascade coule ici, il faut passer sous une arche pour rejoindre l’autre côté du cours d’eau (la piscine), se frayer un passage dans le rideau de perles de bois pour trouver l’alcôve de Bouddha… Je repense à un passage du film Human, où un Brésilien répond à une question qu’on devine être « quel est le sens de la vie pour toi ? » Il dit en riant : « … Vous n’avez pas une question plus facile ? … Des fois je pense à une phrase qu’un ami m’a dit quand j’étais enfant : « La vie c’est comme porter un message de l’enfant que tu étais au vieil homme que tu seras. Tu dois t’assurer que ce message ne se perde pas en cours de route. » » J’adore ce passage. Et je crois que quand un lieu ressemble à la poursuite d’un rêve, on est au bon endroit.

Samedi. Jour férié. Recherche d’une pharmacie. Nous allons directement à Apt. Par chance, c’est la seule pharmacie de garde dans un rayon de 30 km. Par malheur, c’est la seule pharmacie de garde dans un rayon de 30 km. La file d’attente est longue, mais elle me permet de rencontrer quelques humains de plus. Un garçon, quarante ans ?, attend son tour, mais va me laisser passer : « non, c’est à vous, vous étiez là avant. » « Ah ! Excusez-moi, je ne suis pas tout à fait normal et je ne sait pas quand vient mon tour ». L’homme qui attend derrière lui dit : « Ah ben si, si, vous avez déjà laissé passer 4 personnes, et je les regardais vous doubler en me disant que les gens sont vraiment… enfin… quelle humanité ! » À quoi je rétorque : « Alors pourquoi vous n’avez rien dit ? » Je fais un complexe de supériorité sur un gars qui fait un complexe de supériorité sur l’humanité débile qui ne laisse pas passer le gars du CAT (c’est lui qui m’apprend ce que c’est, bien que j’ai regardé l’avant-veille Goodtime – l’écran aide à se connecter plus rapidement à une réalité que vous rencontrez ensuite, ça s’appelle l’éducation). La pharmacienne est ultra sympa. Décidément je suis vraiment dans la peau de la vieille-moi pour visiter cette région (et surtout ses structures Santé), mais je n’en reviens pas que cela rende mon séjour encore plus agréable et « vrai ».
Samedi soir, je peux déjà vaguement réutiliser mes mains. La première chose que je fais avec, c’est boire une pinte de bière au Café de la Poste, l’institution du coin. Mais entre temps, nous visitons « pour de bon » la région : Rustrel et le Colorado provençal, Roussillon et le sentier des ocres, avant de repartir avec 100 kg de chaux de Marrakech pour tenter (aventure à venir) la réalisation d’une salle de bain en tadelakt. Je préfère le « Colorado », plus sauvage, bien que creusé par l’homme, au sentier des ocres – les chiens aussi. La lumière est irréelle – ou surréelle – à moins que ce soit celle dans laquelle nous vivons qui ne l’est pas assez. On y vit avec son ombre comme Peter Pan.
Samedi soir toujours, Xavier nous parle d’un restaurant végétarien, le Doppio, découverte incroyable – le Lubéron semble tout avoir, et notamment des pizzas napolitaines sensationnelles. Hamacs dehors, bar immense à l’extérieur, feu de de cheminée à l’intérieur, et dans nos estomacs, pâtes fraiches à la truffe. Je me régale, avant de tout vomir quelques heures après. Je ne supporte pas les médicaments. Nuit horrible. Mais je n’arrive pas à ne pas être heureuse dans un tel environnement. Il ne me reste plus que la moitié de l’usage de mes mains et de mon ventre, mais j’aime toujours autant le Luberon.

Dimanche. Ramassage des olives à Cavaillon. Superbe accueil champêtre chez Frederic et Myriam. Le seul hic, c’est l’odeur des saucisses, pauvres petits animaux broyés. Pour le reste, on est encore projeté dans un autre paradis, ou rêve, gorgé de soleil et d’amitié. C’est franchement rare de tomber sur des havres d’humanité improvisés – le Mas Honorat en est un. « Il en faut peu pour être heureux », et je découvre dans la cueillette des olives, même si mon estomac se comporte comme une murène qui s’amuserait à mordre les parois de son environnement direct, un moyen formidable pour faire des rencontres : en passant d’un arbre à l’autre, on passe d’une discussion à une autre. Le jeu des perspectives est génial – un visage au détour d’un feuillage, une tête d’olivier bipède, un enfant dans l’arbre, une équipe qui déplace le filet, une autre qui récupère les paniers, les solitaires qui s’isolent dans la cueillette de l’arbre le plus reculé… et la table qui nous attend tous pour une bonne assiette de purée (de l’aligot, en l’occurrence). On parle de surf, de revenu universel, de protection de l’environnement et des animaux, du nombre d’olives pour faire un litre (entre 1000 et 1300 – de rien), de vin, de météo. Et puis des chiens. Des chiens surtout. Qu’est ce que je peux demander de plus ? (ah oui, voir plus haut : un sans faute est toujours un sans saucisse, même si celles-là ne sont pas industrielles). Les enfants viennent me voir – il faut leur expliquer pourquoi j’ai un truc aux mains, pourquoi il ne faut pas enlacer un chien, qu’est ce que veut dire le signe rond avec trois barre qui ressemble à Mercedes sur le pull de papa – je me dis que je reviendrais faire un « cours » sur le comportement des animaux au Mas Honorat, et que l’enfance, c’est fabuleux.
On rentre à Goult. J’allume le feu de cheminée. Mon ventre crie moins fort. Les draps sont orange. J’aime Goult, l’automne, les rencontres, les champs d’oliviers, les couleurs du soleil sur les bories, et l’odeur des chiens. J’aime que la vie soit comme une flamme – lueur de la bougie, couleur des draps, âtre crépitant, cœur battant pour les arbres, pour les animaux, les hommes, la nature et le vent qui nous secoue violemment, comme des objets à réanimer interminablement.