Notes d’une Emballée

Cela fait drôle, de se trouver dans un lieu qui va disparaître. D’être assis dans un champ qui va être recouvert. Cela fait drôle, comme de savoir qu’on est vivant, que tout a une fin mais que chaque instant commence, tant qu’on est là. Tant que le champ respire. La brise qui est en train de passer la main dans mes cheveux s’arrêtera. Mais elle est encore là. Pour cet instant. Elle anime ceux qui poussent sans qu’on le voie, donne son souffle à quelque chose qui est déjà en train de mourir – ou qui est déjà mort : un cheveu blanc. Mèches brunes. Je suis châtain.

Un papa qui engueule ses deux filles, longilignes, ados, voix graves, l’une, féminine, l’autre, masculine. Un vent de liberté. Un vent de vie – une bise de la mort. « Tu rentres à pied. Je m’en fou, dégages, tu rentres à pied ! » « Allez papa !! ça va !! » Des mecs alcoolisés. « T’es un vrai avale-disque ». La brune tient le CD fraichement acheté dans sa bouche, avant de le ranger dans son sac : «  Mais attends, il est trop mignon ! » (en parlant du chanteur). Énergie puissante qui se dégage d’un petit corps. Petite moustache-chanson-française. Il s’appelle Nans. Sa voix vous accueille. Quand il vous regarde, on se demande s’il écrit une chanson. Le temps, le vent ou la brise, lui donneront peut-être encore plus de sincérité. La musique est à la fois généreuse et égoïste : séductrice. Comme le partage qu’on s’arrache d’une mélodie qui n’a été écrite que pour soi. À côté, on a commencé à débarrasser, à raser les serres de leurs oiseaux de paradis. La barbe ne repoussera pas. Caisses. Valises. Cagettes. Des objets comme des mots, posés là. Qu’on déplacera ailleurs. Qu’on emportera avec soi. Ces objets qui ne servent plus, déchus, abritent un paradis, comme la lampe son génie, comme la plante ses couleurs. Bouteille de rouge. Cubique rosé. Dames pieds nus ; jambes qui cherchent le ciel. On danse. Je suis quelque part au milieu de la fête, sur une chaise blanche en plastique, dans une robe châtain en coton, sur un tapis rouge en nylon, recouverte de musiques – d’émotions. Rouge sous ma jupe, hormonalement fatiguée. Je participe en observant. Le lieu s’y prête. Fenêtres sur cour – fenêtre sur serres, ciels, scène, sur le mont Fenouillet. Ici, on ne viendra pas me décrocher de ma lune. Ici, le vent est libre. Le monde de la musique respire la sueur, l’amour, la mélancolie, la joie, la simplicité. C’est un monde qui ne juge pas. Je n’ai pas voulu prendre mon appareil photo, pour ne pas m’échapper. Je regrette un peu. J’ai trouvé ce bloc-notes virtuel, qui transforme (et censément corrige) mes mots à mesure que j’écris. Je capture des instants brouillés par la qualité d’un vieil iPhone. Il fait nuit. Il y a cet éclairage de ville, qui opacifie les vitres des voitures avec de la lumière. Mais les voitures sont loin. Entre elles et moi, il y a le champ. On est chez Claude. Dans le couloir des toilettes, il y a un tableau avec des cerises, et un calendrier qui s’est arrêté de tourner au 5 janvier. Dans son regard, il y a de la musique – de la sueur, de l’amour, de la mélancolie, de la joie, de la simplicité. Claude ne juge pas. Il aime. Claude a le regard d’un télescope. Ses yeux brillent comme deux étoiles. L’Emballage, c’est sa planète. Les oiseaux du paradis s’envolent, la musique reste.

Tout à l’heure, les « déballeuses » ont défilé. Sur le tapis rouge. Leurs corps m’ont expliqué des robes que je ne comprenais pas. Fabuleuses, ces femmes, dont les hanches racontent des histoires. Les années 70 cousues. Les chips. Petit rouge. Les néons violets. L’ombre des étuis à guitares. Les éponges qui discutent au bord de l’évier. Une petite fille dort sur deux chaises désassorties mariées pour l’occasion, le chapeau noir de l’artiste se repose à côté de ses claquettes roses. Nous sommes le 24 juin. Année 2017.

Capture d'instants : L'Emballage from Ambre Fuentes on Vimeo.