Macron, Gide et moi

Emmanuel Macron s’accroche à la littérature comme à son bureau, et on peut enfin se poser la question de façon « officielle » : Gide est-il à la mode ? Ou le président de la France est-il démodé ?

C’est la question (la première, évidemment) à laquelle a cherché à répondre mon film documentaire : Après le livre, une enquête sur André Gide. Il a fallu aller débusquer des gidiens, flairer la littérature, dépoussiérer des livres aux quatre coins du monde, pour réaliser que Gide existe bien quelque part, même si la façon dont on lit aujourd’hui a changé. Il a fallu que Macron soit élu président par notre drôle de démocratie qui croit encore à la notion de « pouvoir démocratique », pour soudainement mettre Gide à l’affiche.

Dans mon film, je me pose la question de savoir si nos systèmes de croyances, en un Dieu ou des Dieux, opposant la vision hawaiienne à la vision chrétienne, influencent la façon dont on choisit nos « Grands » de la littérature. J’ai une autre forme de réponse en me connectant à l’Internet cet après-midi.

Habituellement, je ne parle ni de mon travail, que je ne considère d’ailleurs pas comme un travail, ni de politique, que je ne considère d’ailleurs pas comme de la politique. Mais aujourd’hui, je tombe sur cette photo « officielle », et je me dis : tiens, cela peut avoir un sens, de lire Gide aujourd’hui. Cela peut avoir un sens, parce qu’on nous en promet un, à coup d’images qui veulent nous dire des choses, dans une époque où il y en a trop. À commencer par les miennes. Mais comme le dit Gide au commencement, précisément, de mon film : « On écrit beaucoup trop ; j’ai beaucoup trop écrit moi-même. Et quand cela vient d’être traduit, l’espace vital se rétrécit encore ; j’étouffe. » Un peu comme dans une image où l’on se sent toujours trop à l’étroit, sujet d’un objectif qui nous présidentialise. Une bibliothèque comme une image, ce devrait être un lieu où il y a trop d’éléments pour que vive autre chose qu’une réelle démocratie. Où il y a trop d’écriture, trop de sens, trop de vie, pour que l’on ait à choisir encore la forme que l’on veut donner à son existence – à son absurdité. Mais peu importe. Nous avons donc un président qui veut nous dire qu’il lit Stendhal, de Gaulle, et Gide. Et de Suroît, Les Nourritures terrestres. Nous avons donc un président qui se rapproche de nous, tout en s’en éloignant. Titiou Lecoq écrit dans Slate :  « Macron n’a jamais fait partie de notre géné­ra­tion. » Et : « Même en littérature, il est extrêmement patrimonial ». « Macron a-t-il écouté Nirvana ou Radiohead? » En vérité, et c’est ce que m’a révélé mon voyage à la recherche de Gide, il y a bien, dans notre génération, des gidiens : et ce sont des gidiens qui écoutent Radiohead et Nirvana. Je renvoie à la 28e minute de mon film :

Pour ma part, je me dis, c’est drôle, quand même : dans le « milieu » littéraire, il faut (entre guillemets) se battre pour que vive l’écriture de Gide, et tout à coup, on en parle dans Gala, parce que le président pose à côté de lui. Parce qu’il a lu les Nourritures, et que ce livre s’adresse à ce qu’il y a d’universel en nous : la sensualité. « Je ne veux pas lire que les sables des plages sont doux ; je veux que mes pieds nus le sentent », écrivait Gide. Alors comme ça, j’ai quelque chose en commun avec Macron ?! Cela me rappelle une phrase, que j’avais noté de retour de voyages en 2010 : « Notre vision du voyage est celle-ci : partir est un mouvement qui n’a besoin ni de sens ni de jugement. Chaque voyage a son intérêt, quelle que soit sa forme. Chaque habitant à son intérêt, local aux habits traditionnels ou riche expatrié. Nous nous inscrivons dans la catégorie des « routards », grattant le moindre centime et non soucieux de se laver ou de manger « hygiénique », mais on est finalement jamais loin de la route de tout le monde, touristes à roulettes ou hommes d’affaires. C’est d’ailleurs ce partage d’un même lieu qui donne tout son sens à un voyage. »

7 ans plus tard, j’ajouterais : « Quitter le livre [dixit Gide] est un mouvement qui ne demande ni de sens ni de jugement. […] C’est le partage d’une même planète, d’une même langue, d’une même humanité, qui donne tout son sens à notre absurdité. »

J’aurais aimé que Gide écrive un livre sur les animaux. On aurait peut-être un homme de « pouvoir » capable d’arrêter la folie des hommes, plutôt que d’illustrer son ingénieuse fatalité – finitude, dirait-on, dont celle du cerveau. La nature au dehors, l’homme, au dedans. Il faudrait pouvoir rendre le papier à l’arbre, Gide à son bouleau.