Une balançoire au-dessus du Pacifique

Brouhaha autour de moi. Nous sommes dans un coffee shop à Ucluelet. Jamais entendu parler ? En tout cas, Loïc m’en veut de ne jamais arriver à prononcer correctement le nom, coincé quelque part entre mon accent français, la prononciation canadienne et aborigène. Ucluelet, c’est le bout d’un monde. L’extrémité d’une péninsule au bout d’une île où commence l’écume du Pacifique.

À Ucluelet, on croise des enfants à vélo qui rentrent de l’école et se séparent à l’orée de chemins qui mènent vers le village ou la forêt, des grands tatoués tout musclés qui mangent des sandwichs au soleil en attendant l’heure de la reprise, qui descendent en pyjama de leur gros pick-up pour acheter de la bière au liquor store, des retraités qui marchent le long des plages à marée basse, des copines, jeunes ou vieilles qui papotent, indifférentes à tout ce qui émerveille les touristes de passages : loutres, phoques, aigle, et les restes d’un bateau échoué là il y a très, très longtemps. Et puis nous, là au milieu, ou plutôt à la périphérie de leur quotidien, errant à la recherche de pas grand-chose. Un souffle marin, un hello canadien, une racine tortueuse à contempler. Je ne m’attendais pas à trouver en Ucluelet un village si vivant, à la fois si vrai et irréel, à la fois en marge et connecté au reste du monde par son identité canadienne.

Ici, comme partout sur Vancouver Island, c’est aussi le territoire des ours, des cougars et des loups. De quoi passer des nuits agitées de rêves étranges dans la tente… Mais je me rassure en me disant qu’on est chaque jour nombreux à s’endormir au son des loups sans jamais (ou presque – je me suis renseignée sur le sujet) se faire attaquer. Si ça se trouve, ils veillent sur nous. Peut-être à la manière dont les humains  « veillent » sur leur bétail.

En tout cas, cette nouvelle nation, si jeune, centenaire et un peu plus, croisée avec celle, si ancienne, des aborigènes, donne l’espoir d’une vie plus équilibrée entre les cultures, et entre la nature et l’homme. Pour le voyageur, c’est le paradis de la tension : on marche dans les bois de cèdres géants en espérant secrètement croiser une panthère, tout en faisant du bruit pour soigneusement éviter d’être leur prochaine proie. C’est un peu comme en vol. On songe dans les nuages, on aime les turbulences tant qu’elles nous bercent, mais on est dans la crainte qu’elles s’intensifient, alors on s’endort en rêvant à des tempêtes meurtrières. Je n’arrête pas de me demander pourquoi on a peur de mourir, de quelle nature est cette tension qui fait la Vie. Bon. Mais et ce voyage au Canada ?

Sept ans après notre premier passage par la ville de Vancouver et l’île qui porte son nom, nous voilà de nouveau sur ces terres – les mêmes randonneurs, avec sept ans de plus. Est-ce qu’on voyage de la même façon ? En un sens oui, mais la perception a changé. On a envie de tout faire plus lentement. De sentir le temps passer sur soi. De s’installer un peu en chaque endroit. Je comprends – déjà ! – les vieux sur les bancs, qui regardent la vie passer plutôt que d’être la vie qui passe. Voyager c’est être vieux : disponibles à la contemplation. Peut-être que le voyage « actif » a ses effets néfastes. C’est le voyage à l’image de notre consommation. La nécessité de tout faire à un certain rythme. Du coup, on est peut-être un peu plus ennuyeux, et on a plus la sensation de « n’avoir rien à dire ou à raconter ». Alors voilà, j’écris un article parce qu’on m’a demandé « ce que faisaient les grands ours ». Pas rien, mais presque. Là, je regarde des enfants jouer dans un parc et j’ai un souffle d’espoir pour l’avenir. Ils se chamaillent et ils jouent et ils pleurent et ils rient et on voit déjà sous leurs petits traits leurs visages d’adultes ; surtout, ils sont noirs, blancs, jaunes, métis – il y en a même de très bizarres. Mais ils participent tous au même jeu, au soleil dans un village posé au bord du Pacifique entouré d’animaux effrayants… Il y aurait de quoi écrire un conte. Et on sait que les contes racontent des histoires universelles à travers des images uniques.

Le 1er mai, nous avons pris un vol pour Vancouver. À l’arrivée, environ 12 heures plus tard dans les airs, nous avons été accueillis par des photographes et un gâteau en forme de Boeing, sous un tonnerre d’applaudissements. Jolie histoire, non ? Vraie, en plus. Mais il manque des détails : première arrivée de cet avion sur l’aéroport de Vancouver, il y avait une petite fête prévue pour lui (et pas vraiment nous…), ce qui nous a aussi permis d’expérimenter les canons d’eau sur la piste : ils nettoient l’appareil avec des jets d’eau géants avant qu’il arrive au garage. Après notre première douche sèche à bord d’un Boeing, nous avons dormi à l’aéroport, bien qu’ayant eu droit à un interrogatoire des douanes toujours suspicieuses face au profil type du « campeur français » qui voudrait illégalement s’installer au Canada. Qu’est-ce qu’on fait là ? Est-ce qu’on a de l’argent ? Est-ce qu’on a un vol de retour ? Qu’est-ce qu’on fait comme travail pour quitter la France deux mois ? Cette société a atrocement peur de la liberté et des pauvres. Rassurez-vous, monsieur, on est enchainés à nos chiens et on a plein d’argent à dépenser dans vos coffee shop. Par contre, on va dormir à l’aéroport, c’est bon ?

Au premier rayon de soleil qui annonce que « demain » est là, nous marchons de l’aéroport jusqu’au centre-ville. Une ligne droite de 15 km et suffisamment de temps pour lentement approcher la ville et se dire… c’est pas possible que chaque jour, un homme prenne une voiture pour aller au même endroit que je ne sais combien d’autres, au centre d’un nuage de pollution que l’on ne distingue plus une fois à l’ « intérieur ». Vancouver est une belle ville, radieuse par endroits, qui respire une qualité de vie généreuse pour maman et bébé, etc. (en une heure sur les quais, nous croisons quatre mamans avec des jumeaux !?) Mais elle sent aussi ce même mensonge qu’il y a sept ans, où avaient été « délocalisés » tous les drogués pour laisser place à une saine compétition olympique… Je retiendrai pour cette fois les jardins communautaires en plein centre-ville, belles initiatives pour ouvrir aux habitants et aux passants un potager et transformer les espaces désaffectés en lieux de vie (comestibles). Et pendant ce temps, nous choisissons d’expérimenter la « vie d’en haut » en passant deux nuits chez Lily & Ash dans le quartier de Yaletown. Bizarrement, je trouve qu’il y a quelque chose de frustrant à résider au 26e étage d’un immeuble aseptisé. La vue est sublime, mais on n’est déjà presque plus des terriens (je ne me plains pas lorsque je vais au spa réparer mes douleurs lombaires, mais…). Le 3e jour, nous prenons le bateau pour Victoria. Ce qu’on peut appeler « une ville de riches » à la Desperate housewives. On y trouve pourtant deux jeunes motivés par les mêmes aspirations que nous, elle professeur de yoga, lui électricien. Ils louent une belle maison à Oak bay. À cette saison, Victoria est magnifique. Toutes ces fleurs ! Et le bleu de l’océan ! Et le blanc des pics enneigés ! On a envie d’y plonger dans un lyrisme effréné… Mais la tendance british qui lisse les pelouses comme des moquettes retient tout, rappelle à l’ordre de ne pas déborder. Quoi faire maintenant ? À bien y réfléchir, les bus sont rares, et très couteux. On se laisse tenter par une solution intermédiaire : la voiture. Mais on se sent un peu mal lorsque le loueur nous donne les clés en même temps qu’un clin d’œil : « We upgraded you, you have a white Dodge charger ! » « No !!! Not a Dodge !!! » Le loueur nous regarde confus, son nœud papillon sort presque de son axe, puis donne l’air de conclure que Loïc est ironique… Mais non : que va-t-on faire d’une voiture superpuissante qui consomme deux fois plus qu’un véhicule normal ? Quel type de discours anti surconsommation va-t-on encore assumer au volant d’un bolide ? On pointe du doigt une voiture plus petite : « No, this one is from the staff ». Ah, ok. Ce sera notre maison pour quelques jours, et tant pis pour l’image. À vrai dire, voyager au Canada, c’est un peu ça, aussi. Faire des trucs qu’on ne fait pas chez nous.

C’est parti pour une visite de la partie sud de Vancouver Island. Sauvage, certes, comme l’annoncent les « prospectus ». Mais exploitée, aussi. Des forêts entières saccagées pour produire du bois. (Le même sans doute que les Canadiens fendent chaque soir avec tant de satisfaction sur leur campement.)

Près de Sooke, je sens un air de vacances, je sens que toutes les tensions de ces derniers mois me quittent enfin. Ça y est, mon dos n’épouse plus la position du travail sur ordinateur. Il fait extraordinairement beau (nous avions prévu les affaires de montagne et nous retrouvons en maillot de bain avec une montagne d’affaires sur le dos), nous plongeons dans les piscines naturelles et le mot revigorer prend tout son sens – l’expression colle à la sensation.

Port Renfrew, à la fin du chemin, paraît hostile, mais on apprécie toujours, en tant que « voyageurs », d’entrer dans une épicerie qui ressemble à une pièce d’abattage, gardée par un maître antipathique et son gros chien flegmatique. En remontant vers Nanaimo, le paysage se transforme en allées interminables de supermarchés et de fast-food. L’île que nous avions rapidement aperçue la première fois me laisse un goût bien moins excitant. Il ne fallait pas vouloir voir « autre chose », car le centre le l’île est lui, toujours aussi beau. Les lieux que nous avons parcourus la première fois sont toujours aussi éperdument magiques. La lumière est ardente et glisse d’heure en heure le long des arbres longilignes. La forêt est faite pour l’accueillir et on a à tout instant l’impression étrange d’aimer cette nature parce qu’elle est celle d’un « studio ». Parfaitement exposée au vent, au son et surtout, oui, à la lumière. On y est la bienvenue, rien ici qui vous agresse, pas même un moustique, et en même temps, des visiteurs éphémères : ici, c’est le royaume des grands mammifères. Une jungle qui joue avec les apparitions. Des ponts suspendus. Des rivières. Des cascades. Et sur une plage qui n’existe qu’à marée basse, une balançoire, fabriquée avec du bois flotté et une corde suspendue à un arbre enraciné une dizaine de mètres plus haut, avec laquelle s’envoler au-dessus du Pacifique…

(Les photos viendront plus tard…)