Être et avoir 30 ans

12 juin 2016, Nelson Island

Le bonheur peut prendre une infinité de formes. Celui que je vis en ce moment a les formes d’une île. On y mange le poisson pêché par le voisin qui vit sur l’île d’en face, on y boit le vin qu’on a été cherché en kayak à une heure d’ici, on y ramasse les huîtres chaque soir, on y cueille les asperges de mer avant de les faire revenir avec une gousse d’ail et du beurre sur un feu de cheminée. Un bateau passe et il donne encore plus de perspective au lieu. C’est une rotation autour d’une planète. C’est une présence humaine. C’est un rythme, un passage qui signale qu’une nouvelle heure a tourné. Aujourd’hui, j’ai trente ans. Aujourd’hui, j’ai plongé dans l’eau fraîche, j’ai nagé près de phoques curieux, j’ai fait un expresso avec une machine manuelle et j’écris face à Fender, un chien colossal et expressif qui me regarde par intermittence : « Qu’est-ce qu’elle fait, cette humaine, à se pencher sur un carnet comme sur sa vie ? » Justement : je suis en train de lire Inside of a dog, un livre pour mieux comprendre l’univers des chiens, leur monde propre, écrit par une professeure à Columbia university. Il y a un colibri qui vient piocher des graines. On les reconnaît d’abord à leur bourdonnement. Aujourd’hui j’ai aussi fait un bouquet sur la plage. Quand on me demande : « et alors vous allez faire quoi aujourd’hui » ? Je ne sais pas trop quoi répondre d’autre que « vivre » : ramasser des coquillages, contempler les nuages, plonger avec les étoiles de mer, écouter les vagues et se laisser rythmer par les marées. Attendre que la nuit tombe pour allumer un feu et espérer que les phoques fassent assez de remous pour voir les phosphorescences marines. C’est si calme, ici. Chaque mouvement a son importance. Un battement d’ailes, un soupir de chien, une feuille qui rejoint la terre, un glissement de serpent. Le bonheur est fait de particules.

Cela fait presque une semaine que nous sommes sur Nelson Island, avec Andy & Liz*. La façon dont ils vivent est une véritable source d’inspiration, une énergie. Ce lieu est la combinaison parfaite entre le confort et le respect de la nature. Sur un rocher au milieu d’un bras d’océan, il y a un pont, des marches de bois flotté qui mènent à une yourte dont ils ont fabriqué tous les meubles, des tapis de mousse qui descendent jusqu’à l’eau, où se trouve un autre pont, une autre tente et les toilettes avec le plus beau point de vue jamais imaginé. Tout ce qui tombe dans ces toilettes est recyclé pour faire du fumier. Il y a toute une bibliothèque sur les modes de vie alternatifs, et bien des révélations sur nos tabous. L’eau est récupérée du toit ou puisée. Le poêle permet de cuisiner (four et plaques), mais il y a aussi du gaz pour alimenter l’eau chaude et la cuisine. Deux des douches sont solaires. L’électricité est fournie par une éolienne et six panneaux solaires. En cas de nécessité, il y a un générateur. Un peu partout, des herbes, des plantes, des fruits, quelques légumes. Et du bois à fendre ou à partir duquel imaginer un escalier, une sculpture, une structure… Le hasard a voulu que des amis à eux viennent passer le week-end ici, pour fêter l’anniversaire d’Andy le 11 et celui de Shaun le 10… et le mien, par voie de conséquence, le 12. Réunis sous le signe des gémeaux ! Deux d’entre eux restent ce soir, Loïc m’a prévu trois bougies, on m’a offert une peinture, des savons faits à la main et une sculpture de pierre… Nous passons ici des moments superbes, de celui où le soleil se lève sur l’océan face à nous avant de se cacher sous une couverture nuageuse, à celui où il disparaît totalement pour laisser place à des nuées roses, au crépitement du feu, aux phosphorescences et aux sons de la marée qui monte. Le Canada nous montre son visage le plus amical, le plus intensément naturel. Je peux vraiment dire aujourd’hui que j’ai rencontré le Canada. Et que nous sommes amis.

13 juin. Et on allume la radio. Attentat à Orlando. Nombreuses discussions. Andy, la veille, me parlait de son engagement par le passé, de sa perpétuelle remise en question sur le fait d’avoir cessé ses « activités socialistes ». « Ce que je cherche à faire à présent, c’est au moins de ne pas faire de mal, même à une mouche. » Pour moi, c’est une forme d’activisme. Le monde qu’ils ont bâti sur cette île, c’est un modèle. C’est, en soi, une protestation. Je me pose souvent la question aussi, en ce moment. Que peut-on faire pour faire « évoluer » le monde ? Je ne sais pas si je veux agir ou m’isoler. Représenter l’isolement qui rayonne, c’est peut-être ce à quoi j’aspirerai le plus. En attendant, je ne sais pas s’il faut, ou non, éteindre la radio.

17 juin. Nous quittons Nelson Island pour Vancouver. Bateau de pêche + campervan des années 90 + bus + bateau + bus + marche. Première averse agressive depuis le début de notre voyage, nous marchons juste assez pour nous tremper avant de nous réfugier dans un bar. Je me sens perdue aux toilettes : où est la poubelle à papier ? Ah, c’est vrai : ici on fait caca dans l’eau et on jette le papier avec. C’est le retour à la civilisation du gaspillage, aux écrans branchés sur les stades de foot… C’est impressionnant de voir le changement entre les communautés que nous avons pu visiter et la Ville – les expressions… non : l’inexpression sur le visage des gens… La froideur des chauffeurs de bus ; l’indifférence des passants… La ville nous transforme radicalement. On y met son masque comme on porte un parapluie. L’aéroport me déstabilise encore plus. La banalité de l’outrance (pour ne pas dire du mal). Les boutiques, les lumières, les vols ininterrompus et la masse de voyageurs… Ce serait exagéré de dire que je me sens comme une indienne dans la ville, mais le décalage est réel. Il est tel qu’à Dallas, je craque. Sous le poids des hormones, de l’atmosphère, de la fatigue, un peu de ma folie aussi sans doute… je fonds en larme au moment où le douanier jette nos pommes – et j’arrive presque à lui arracher une émotion. Les rencontres ne sont plus les mêmes. Dans la file d’attente, c’est un américain qui me parle d’exterminer les terroristes, aux toilettes, c’est la vision d’un Afro-Américain qui cire les chaussures de businessman pompeux, avec qui j’échange quelques mots, mais qui me regarde avec un mélange de complexité, de méfiance et de dédain – je ne peux pas « le comprendre » ? Il est noir, je suis blanche, et même si j’ai des chaussures de marche éventrées, nous vivons sur des plaques séparées par une amertume, des continents culturels dérivés – trop de courants que l’on ne maitrise pas circulent autour de nous. Trop d’hommes à cirer sont passés. Et puis c’est le moment où il faut s’enregistrer – il n’y a plus les mêmes humains, mais des machines – qui dépendent de toute façon d’humains dont le regard est vidé. J’y oublie nos matelas, nous descendons chercher nos bagages, me rendant immédiatement compte que je les ai laissés derrière moi, je remonte les marches, et on essaye de me retenir : « BACK UP ! BACK UP IMMEDIATLY ! » On me traite comme une bombe sur pieds. Un homme de la sécurité, devant mon insistance et sans doute mon attitude un peu égarée, me prend en pitié. « Je vais aller regarder pour vous ». Il me dit de l’attendre dans un coin. Mais un autre garde arrive, et la même scène recommence. Je lui explique que l’on m’a dit d’attendre là. L’autre finit par revenir bredouille. Je quitte les lieux épuisée, bien que le tout dure trois minutes. Je descends les escaliers bredouille, note sur le formulaire d’arrivée que j’ai deux pommes, certaine que cela ne posera pas problème puisqu’elles viennent des Etats-Unis. Mais non, il faut les jeter, subir un autre interrogatoire… J’insiste au moins pour les manger immédiatement. Je craque. Nous allons récupérer nos bagages et les réenregistrer, remontons pour passer la sécurité. Là, un homme fait de nouveau barage :

« What do you think you are doing ?!!
— … well, we’re going to the security check
— And you’re going with that ? (il montre nos bâtons de marche)
— yes, it already went through customs, agriculture checkpoint, scans…
— Did TSA allowed you to do that ? (il gonfle la poitrine)
— … I think so, yes… I don’t understand…
— You THINK so ??? So you did go to TSA…
— Yes. I mean… I don’t know what TSA is… »

La scène se poursuit ridiculement comme ça, jusqu’à ce que je comprenne que « TSA », c’est « Lui », et que s’il s’agite en nous montrant les badges qu’il a sur les épaules, c’est pour l’illustrer en toute modestie. Les américains (les hommes) sont parfois vraiment fous. L’épisode Orlando n’a sans doute pas aidé. S’en suit une heure à aller d’un comptoir à l’autre pour essayer de trouver une solution, accompagnés par un éthiopien adorable à qui j’aurais laissé nos morceaux d’hemlock tree taillés sur Compton Island si deux managers n’avaient pas fini par dire « why do you bother her… she can take them on the plane! »

Merci. Bref, nous attrapons notre vol juste à temps, le reste se déroule sans encombre, mais je suis gelée des pieds au cerveau. L’arrivée aux Etats-Unis est brutale.

Nous survolons Columbus. Une masse grise dans le ciel couleur sable autour de laquelle rayonne des routes droites qui mènent vers d’autres platitudes. Puis on retrouve la navette qui nous conduit à Granville. Là encore, tout a changé. De la Colombie britannique où tout le monde respecte les panneaux « coupez vos moteurs dès que vous êtes à l’arrêt », on passe à la navette dans laquelle on laisse le moteur allumé pendant une heure, pour laisser la climatisation alors que les fenêtres sont grandes ouvertes. Dehors, il fait chaud, c’est vrai. L’orage se prépare. En route, l’orage éclate. Nous traversons le gris jusqu’à l’université, parfait portrait de l’Amérique propre ; riche, croyante. Je frissonne. Pourtant, l’accueil est chaleureux, les lieux très beaux, nous avons un appartement immense, mais la foudre qui déchire le ciel illustre ma déchirure. Je n’aime plus autant les Etats-Unis. Un désamour passager. A moins que je sois devenue plus sélective. Je n’arrive plus à me plonger dans ses univers reculés de l’Ohio avec la même naïveté. Loïc sort acheter une bière, et on lui refuse, parce qu’il n’a pas de carte d’identité américaine. On ne comprend pas. Le lendemain, nous sortons boire un verre. Nous négocions pendant une heure, passant du réceptionniste au serveur puis au manager pour avoir l’autorisation de boire une bière après avoir montré passeport, carte d’identité ET permis de conduire français et international : « Vous comprenez, on ne veut pas être responsables de ce qui pourrait se passer » — cela dit en passant, nous avons la trentaine, et les jeunes filles en culotte pouponnées en font 15. On nous explique que c’est une loi spécifique à l’Ohio, mais facultative, qu’ils ont choisi d’appliquer ici (de ne pas servir d’alcool aux étrangers qui n’ont pas de carte d’identité américaine) parce qu’il y a une université dans la ville. (Population de Granville : 4000 ; étudiants : 2000). C’est dans ces moments, difficiles à raconter, mais pénibles à vivre (bien que je relativise la « gravité » d’une situation somme toute comique) que l’on comprend le danger de la hiérarchie, la réalité des tests de Milgram, le drame d’une société contrôlée dont les individus nient leur propre capacité à décider – même si, au fond, c’est en leur faisant croire à un statut de responsabilité qu’ils ne veulent pas la prendre – cette responsabilité. Tout change lorsque nous quittons la rue principale (qui par ailleurs ressemble à un alignement de Polly Pockets « bars », « églises », « maisons bourgeoises » et « police »). Nous trouvons un bar, installé dans la maison où « tout se passe ». Nous avons quitté « le Dôme » de Stephen King. Ici il y a les trop petits, les trop grands, les trop blonds, les trop intellectuels, les gens qui boivent sans carte d’identité, les musiciens, les bossus, et les français (oui, nous). Et il y a un billard, une bibliothèque, une arrière-boutique d’antiquités absolument INCROYABLE. Si Stephen King venait ici, il en ferait un roman, c’est sûr. On croise la photo de Clinton posée sur un téléviseur noir et blanc qui copine avec une guirlande électrique qui chante « Vive le vent quand on la touche », surplombant une quantité d’animaux bizarres et fragiles. Kitsch, flippant, amusant. C’est LA découverte de ce séjour à Granville. Ce lieu est génial. On nous y accueille comme si nous faisions partie de la famille – et on y mange des fish tacos excellents. C’est même le seul endroit où l’on trouve de la bière locale, et même si elle n’est pas très bonne, on s’en fou – c’est toujours mieux que les « jelly shot », gelée alcoolisée à gober. Nous regagnons nos chambres universitaires à la fermeture du bar, heureux, un peu bourrés, croisons des biches, essayons de conduire les voiturettes du campus et de réveiller le gazon.

A 7 heures, le réveil sonne : l’un d’entre nous a une conférence à assurer…

*Pour leur rendre visite virtuellement mais surtout pour vous inviter à aller à Nelson Island en brisant « le secret » : https://www.out-there.ca