Blow!

29 mai 2016, Port Mc Neill

« Le bus arrivera deux heures plus tard », me dit Loïc. Bien bien, alors je vais écrire un peu. Sons autour de moi : corbeaux et corneilles, métal trainé au sol, moteur de bateau, pneus sur le gravier, et au loin, les sons d’une possible carrière ? Un homme promène son chien. Deux ouvriers me demandent d’où je viens, si la France n’est pas assez belle pour qu’on voyage si loin, combien de temps je reste. Les sons sont très différents de ceux d’Heriot bay, où nous étions hier. Le son des baleines : un souffle volcanique. « Blow! Blow! » Le mot d’ordre pour signaler leur présence.
Nous avons passé cinq jours sur Compton Island. Un lieu à ajouter à la liste des paradis retrouvés : Hawaii, la Corse, Vancouver Island. Le premier pour l’abondance de ses ressources, ses jardins d’Eden au milieu des coulées de lave figées, ses communautés « hippies », le second pour ses paysages à la fois désertiques et généreux, secs et maritimes, ses ciels, ses odeurs, le troisième pour son sens de l’accueil, du naturel, de l’aventure et surtout, ses animaux. Ici, on n’est pas les maîtres d’un petit monde que l’on a créé autour de soi. Non. Le Monde est là, et vous êtes son infiniment petit, et comme infiniment vivant – parce que connecté. Vous êtes, comme le disait notre hôte, J. D., « a guest », l’invité d’un lieu très spécial parce que préservé, habité par tant d’autres créatures, mammifères ou souterraines, et par le passé, par les coquillages amassés le long des plages et dans les forêts, mangés puis jetés un à un pendant des centaines d’années par les aborigènes. On réinvente ici la vie à l’état sauvage. On vient avec sa technologie, mais on s’en passe rapidement. On redécouvre le plaisir. Et je repense à M. me disant que les sites mayas du Pérou réapparaissent sans cesse dans la littérature en étant régulièrement redécouvert par différents explorateurs.
Il faut sans cesse voyager pour se rappeler à nos sens. Quand on passe du temps à camper, on entend mieux, on reconnaît les sons, on aiguise son regard, on réapprend à sentir. Cinq jours sur Compton Island, c’est juste une parenthèse, mais pour ses habitants éphémères (ceux qui nous ont accueillis et y travaillent ponctuellement), c’est une véritable leçon d’humilité, de sagesse, et de bonheur. Nous avons partagé des moments incroyables avec eux. Merci J.D. & K., M., K., B., P. & I., pour tout. Rires, interminables discussions autour du feu… autour d’un poisson pêché une heure plus tôt et sa carcasse déposée sur la plage pour les aigles, autour d’une soupe chaude debout sur les rochers, sous la bruine, quelque part au milieu de l’océan et juste à côté d’une empreinte de loup retenue par le sable humide, discrète et puissante.
C’est aussi le sens des distances, que l’on retrouve ici. J’ai l’impression d’être à un stade magnifique de mon humanité, vulnérable et créative. À ce stade où les routes de la civilisation et de la nature se croisent sans s’exclure. Internet et cette encyclopédie énorme qui contient tout ce que l’on peut savoir sur les animaux d’un côté, et de l’autre, la marque profonde des griffes d’un ours sur un arbre, les excréments d’un cougar sur un sentier… Et cette sensation géniale de pouvoir aller de l’un à l’autre avec tant de liberté.

Nous avons quitté Tofino et nos planches de surf (à Tofino, j’écris sur un bout de papier ceci : «Deuxième jour à Tofino, et un éclair : surfer, c’est se mettre dans la peau d’un chien. Je comprends enfin pourquoi les chiens ne se lassent jamais de courir après la balle. On va dans l’eau, on attend la vague, on surfe. On retourne dans l’eau, on attend la vague, on surfe. On re-retourne… Et ainsi de suite pendant deux heures. C’est à peu près le rythme canin de ces deux derniers jours – idylliques à tout point de vue. C’est l’équilibre parfait. On dort dans une cabane de cèdres, on boit des bières locales en découvrant chaque jour un nouveau goût, une nouvelle étiquette et son illustration, on se cuisine des petits plats, on surfe, on plonge, on admire les paysages et la façon dont la lumière les enveloppe, on lit, on pense, on rêve, on réfléchit, on discute, on rencontre, on joue. On est des chiens bavards. L’océan vous redonne votre énergie, votre centre, votre foyer.»)… Nous avons donc quitté Tofino et nos planches de surf pour Courtenay, puis Comox, deux petites villes voisines et très différentes – une populaire, où la seule présence d’un café, d’une brasserie et d’une pizzéria accolées suffit à faire vivre la ville (que des produits locaux, du fromage sur la pizza à la bière en passant par les caisses en bois de Cumberland), l’autre plus bourgeoise, plus fleurie, mais aussi plus fade. Dans l’une, nous campons à côté de deux drogués un peu inquiétants, mais sympathiques, face à un jardin d’enfants d’où un petit bonhomme à vélo vient nous proposer des marshmallows à 1 centime. J’ai envie de lui expliquer qu’il y a les restes de porcs malmenés dans les marshmallows, mais je me dissuade de traumatiser un enfant.
Dans l’autre, nous dormons chez un couple non drogué, mais quand même inquiétant, qui ne veut pas que nous roulions sans casque et chez qui la moquette sent la préhistoire.

Étrangement, l’Est de Vancouver Island me rappelle la Suisse. Sans doute le drapeau rouge et blanc flottant sur un arrière-plan de pics enneigés et les pelouses vertes qui respirent la tranquillité. De la Suisse canadienne, nous partons pour Port Mc Neil en bus. Le chauffeur qui prend le relais à Campbell River est très drôle : John. Grâce à lui, nous découvrons le premier enregistrement de Janis Joplin à 16 ans, sans doute dans un bar. La pause-pipi à Woss est l’occasion de s’interroger sur ces étranges lieux au milieu de la forêt, sur un bord de route, où a poussé un pub qui fait des « Burgers, Sushis, Phô ». Pas besoin de chercher plus loin. À Woss, il y a tout.

Port Mc Neill est une ville plutôt moche, mais les gens sont tellement sympathiques qu’il est plutôt agréable d’y passer un peu de temps. Le camping coute 15 dollars, et il y a même des douches chaudes. Le lendemain, J.D. et K. viennent nous chercher pour nous conduire à leur camp. Nous sommes quatre. Une Australienne, une Autrichienne et deux français (oui, nous). Les « frenchies », comme on nous appellera ensuite. Telegraph Cove, 30 km plus loin, compte un joli port et quelques maisons colorées. Le « Tenzing » nous attend en contrebas. Nous chargeons le gaz, les provisions, nos sacs. Les paysages sont fantastiques. Des forêts intouchées qui plongent dans l’océan sous une lumière à la fois vive et tamisée par les nuages. Après une heure de bateau, nous pénétrons une hanse plus intime : c’est le camp. Des tentes africaines robustes posées au-dessus de l’eau, sous les cèdres et les sapins et au bord d’une plage, non pas de sable blanc, mais de coquillages ivoire. Arriver dans un tel endroit, c’est toujours un peu comme tomber amoureux. Le cœur bat plus fort ; les yeux s’ouvrent plus grand. P nous apporte une échelle pour descendre du bateau. Au bar (une structure de bois flotté), I nous accueille avec un grand sourire. Et sur la plage, B fait sécher son pantalon. Les jours suivants seront passés à explorer, en kayac, en bateau, à pied, les alentours. À pêcher du crabe, des poissons exotiques pour nos yeux, à goûter les baies sauvages que mangent les ours, à contempler les baleines, ramasser des asperges de mer (salicornes), arpenter des sentiers au sol incroyablement souple : la forêt a le secret des meilleurs matelas.
Une sortie en bateau nous laissera le souvenir impérissable d’un groupe de « purpoise » (grands dauphins noirs et blanc) s’amusant avec nous. À l’avant du bateau, ils se tournent tour à tour pour nous regarder – oui, vraiment. Puis vous quittent doucement. L’image, elle, reste. Vous avez partagé avec la nature un moment qui ne trouve pas de mots. Et entre ces instants muets, il y a ceux, plus cocasses, de nos discussions parfois bien « débiles » avec le « clan ». L’imagination est sans limites. La nature, aussi. Qui est-on vraiment, entre les deux ?