Quitter la Nouvelle-Zélande

Pourquoi La Nouvelle-Zélande attire-t-elle tant ? C’est une question que je me suis posée alors que nous entamions notre voyage sur ce qui ressemble à un mini-continent. Il pleuvait, nous roulions depuis à peine deux heures et l’on nous interpellait déjà pour nous reprocher de « conduire comme des vieux », avant de se prendre une amende pour s’être garé 2 h 15 en ville au lieu des 2 heures autorisées (sans signe pour vous le signaler, mais bien une catégorie « véhicule de location » sur la note). Pourquoi, mais pourquoi ? C’est la question qu’on se demande la lèvre tremblante, quand il fait froid, que le budget ne permet de dormir que dans la tente, et que la route s’annonce coûteuse (en plus de l’essence, il faut prévoir les amendes) et stressante (rarement j’ai vu conducteurs aussi peu courtois et aussi pressés de rentrer chez eux – c’est comme si toute la gentillesse du Néozélandais traversait un flux électrique en entrant dans son véhicule, devenant une sorte de démon mal éduqué, imprudent et hystérique).
Il me fallait une introduction aussi négative pour insister sur la réponse qui arrive après.
Pourquoi la Nouvelle-Zélande a-t-elle autant de succès auprès des Français ?
Parce que, 1 : Ca sonne neuf. 2 : C’est loin. 3 : Il y a un visa de un an qui permet de voyager-travailler pour les moins de 30 ans. 4 : C’est un pays développé, i. e. « sûr ». 5 : C’est un paradis d’hyperactivités – activités à sensations fortes — planté dans le Pacifique. 6 : Peter Jackson y a tourné Le Seigneur des Anneaux, annonce propagandique d’un trop-plein de féérie et de paysages grandioses.
Au bout d’un mois dans ce pays, on peut y ajouter notre pourquoi. Parce que c’est un pays réjouissant. Tiens, je n’utilise pas souvent ce mot… Même si l’on ne fait pas toutes les activités que le pays propose, on se réjoui de rejoindre la communauté de hobbits, de regarder un plafond de vers luisant dans une grotte, sauter à l’élastique avec vue sur les montagnes, marcher sur un glacier ou une plage de sable fin, manger des plats élaborés et approcher des opossums. Et au final, ne faisant rien de tout cela – rien de ce qui est payant du moins —, on se réjouit de revenir en Nouvelle-Zélande avant même de l’avoir quittée, pour retrouver la qualité de vie qu’on y a découvert, les amis que l’on s’y est faits, les paysages que l’on aurait aimé explorer – en été.
La Nouvelle-Zélande est sublime. Mais elle ne l’est pas plus que la Norvège, l’Écosse, les États-Unis, et tous ces pays auxquels elle ressemble, dont elle concentre les paysages, dont elle est influencée par la culture. Elle est une sorte d’enfant conçu à trois : par les forces, toujours actives, du Pacifique, les États-Unis et la Grande-Bretagne. Elle a l’accent anglais, la classe anglaise ou le roulement écossais et les habitudes scottish (et ses musées), la démarche nonchalante des US, ses fast-foods, ses routes surdéveloppées, mais elle a aussi l’identité des terres volcaniques, des terres qui tremblent et des terres isolées. Elle a su se préserver des mauvaises influences, et se montre aujourd’hui exemplaire en matière de bien-vivre et de créativité. On vit en Nouvelle-Zélande comme dans un petit village à renommée internationale. Entrer dans un supermarché, cela veut dire entrer dans un lieu où tout, ou presque, est fabriqué en Nouvelle-Zélande. Entrer en Nouvelle-Zélande veut dire entrer sur un territoire qui s’autosuffit. Qu’il s’agisse de production de nourritures ou d’œuvres (ce qui revient au même, physiques ou spirituelles), je suis bluffée. Le cinéma néozélandais est un bon exemple d’une excellence à échelle humaine.
La Nouvelle-Zélande et ses moutons… La Nouvelle-Zélande et ses kiwis… La Nouvelle-Zélande et ses vignobles-Sauvignon, la Nouvelle-Zélande et ses moules, ses fjords, ses sommets enneigés, ses lacs parfaits, ses marchés fermiers, ses musées extraordinaires, ses habitants qui vous donnent un sourire avec tant de facilité, un accueil si naturel … C’est La Nouvelle-Zélande que nous avons aimée. Puis, il y a la Nouvelle-Zélande des PV attrape-touristes, celle des mauvais conducteurs, enfin la Nouvelle-Zélande et sa popularité : en juin, une des plus « basse saison », la Nouvelle-Zélande des campervans est déjà là. Difficile de les rater : les compagnies faisant leurs publicités sur la carrosserie à grand renfort de pots de peinture, on reconnaît Jucy à 6 kilomètres, Escape à 3 kilomètres, Britz à 2, etc., etc. Je n’imagine même pas en été.
Notre Nouvelle-Zélande a été l’expérience d’un petit mois, passé à rouler, balader, camper, faire de la buée sur les vitres de nos voitures – il y en a eu deux. Il existe, en Nouvelle-Zélande, ce que l’on appelle des « relocations deals ». Les compagnies ayant besoin de redéplacer des véhicules qui ont été loué d’un point A à un point B demandent des conducteurs pour les reconduire au point A.
D’Auckland, on nous remet les clés d’un 4×4 flambant bordeaux pour 1 dollar par jour. Nous le conduisons (Loïc le conduit) jusqu’à Queenstown : quelques 2000 km au compteur, un tremblement de terre lors de notre première nuit dans le coffre, quelque part dans une forêt de l’île du Nord, des inondations impressionnantes à notre arrivée sur l’île du Sud, une nuit pour fêter nos anniversaires (le mien et celui de nos fiançailles – ah, c’est beau les prétextes !) dans un sublime appartement, au coin du feu, un verre de Pinot noir mal choisi à la main, et de l’agneau à tomber dans l’autre, une marche sous les Kaori dans l’Abel Tasman Park, une autostoppeuse à l’arrière avec un bonnet, des tatouages et le même accent que l’héroïne dans Eagle vs Shark, des rencontres avec les voyageurs du monde avec qui l’on partage un bout de pelouse, de ponton, de table ou de feu (souvent des Français), et surtout des rencontres avec des paysages pour lesquels on ne regrette pas de dormir à -5° : le rosé du soir, la rosée du matin… Même quand la tente s’est durcie et que l’on doit la décartonner pour sortir, le souffle se réchauffe au contact de l’épiderme avec l’immensité. La nuit, c’est le ciel qui fait son spectacle : on y perçoit parfaitement la Voie lactée. De Queenstown, la ville cool où l’on vient pour surfer, faire du parachute, danser…, on récupère les clés d’une Nissan Sunny avec plus de 230 000 km au compteur, à qui on ajoutera 2200 km tous neufs : Passage par le centre et ses paysages moutonneux, montagneux, puis Christchurch, se remettant toujours du tremblement de terre de 2010, puis la région des vins, Marlborough, où l’on nous propose une dégustation à 10 heures du matin (c’est bien parce qu’on est en vacances, hein !), Wellington, la cité géniale (cf. article précédent), marchable, intelligente, non prétentieuse, et où l’on se projette, l’espace de quelques jours que l’on aurait bien aimé prolonger, dans une vie rangée : course à pieds le long du lac, piscine et exercices, petit déjeuner au lit, visite au musée, marché aux légumes, burger dans la rue des cafés, séance cinéma
De retour dans l’île du Nord, il faut se dépêcher. Nous ne verrons pas plus les paysages que l’on avait traversés de nuit ou sous une pluie torrentielle à l’aller. Visite rapide à Coromandel et ses plages, où nous louons un bungalow pour retrouver les plaisirs gastronomiques (moules énormes, petit vin blanc, jeu de société), des draps blancs (sommeil assuré), vue imprenable sur l’océan, et une cheminée – on ronronne avant de passer notre dernière nuit à la belle étoile, rendre la voiture, prendre le bus pour Hamilton, où j’ai notamment rendez-vous avec l’université. Nous passons dans cette ville étalée, plaisante (il y a des pianos à disposition des passants partout dans la rue, un excellent bookstore, un musée intéressant, des berges sympathiques, des restaurants appétissants) nos derniers jours en Nouvelle-Zélande, chez Scott. L’ambiance est à la pluie, mais on nous reçoit encore avec beaucoup de chaleur. Du point A au point B, les Néozélandais nous auront accueillis avec un naturel qui nous fait oublier leur terrible conduite. Le point A : premier jour, nous arrivons d’Hawaii et sortons de l’aéroport, demandons à quelqu’un s’il peut nous conduire en ville. Il ne va pas à Auckland. Nous lui tournons le dos et une femme vient nous trouver : « Je peux vous conduire quelque part ? » Elle nous déposera devant la maison où nous logeons ! Merci Cathy. Dernier jour : il pleut généreusement, et Scott, qui porte un costume noir à l’anglaise, n’a pas peur de se mouiller pour nous laisser à la station de bus. Une bise cordiale, tandis que je me sens remplie d’émotions à l’idée de laisser encore derrière nous de belles rencontres. Bizarre, je n’avais plus envie de quitter Hamilton, bien que j’y ai trouvé, dans la brume du matin et le gris de la périphérie d’une ville en hiver, une mélancolie depuis longtemps oubliée ; pas envie de quitter le petit bonhomme de 2 ans dont Scott est le papa et qui avait de la poudre magique dans les yeux. Peut-être bien que voyager est une façon perpétuelle de quitter ce à quoi on aimerait s’attacher, au lieu d’être le déplacement qui nous conduise à ce que l’on aimerait éphémèrement trouver.