Le Japon des sensations

Je n’ai jamais eu autant de mal à choisir des photos. Je regarde défiler l’album que je suis en train de mettre en ligne, et je pense que le Japon mérite tous les plans : éloigné, rapproché, collé… Les saveurs de ce pays, qu’elles soient aigres ou douces, demandent au regard une attention à laquelle il n’est plus habitué. Mon cerveau panique. Le feu compte autant que la dernière braise. Est-ce que cela veut même dire quelque chose ? La langue occidentale ne suffit plus lorsqu’il s’agit de parler de cet Orient-là, et l’on comprend mieux, et indiciblement, dans quel réceptacle ont été forgé les idéogrammes. Que disent alors les photos ? Elles donnent un peu de l’éclatement, de couleurs, de goûts, elles affichent quelque chose de l’explosion japonaise – que je finirai par penser comme une implosion. Le Japon ne cesse de m’interroger. Avec l’Inde, il est le seul pays qui repousse les limites de ma compréhension, qui m’expose à la différence la plus complexe. Quel est ce pays qui explose à l’intérieur ? Comment l’homme peut-il former avec la séclusion et l’intime, une telle image d’ouverture et de lieux universels ? – dans leurs jardins, j’ai l’impression de me réconcilier avec le Cosmos.

Pourquoi ? Pourquoi ? Le mot me hante. Pourquoi torturer un arbre pour lui donner une forme zen, pourquoi d’ailleurs l’on se sent mieux sous un pin qui a été dressé, pourquoi les hommes sont-ils attirés par les images de petites filles, pourquoi l’on crée ici des fauteuils de massage plus performants que des mains humaines, des jeux vidéos qui veulent transcender la réalité, pourquoi veut-on transformer encore et encore ce monde, ces yeux japonais avec des lentilles de contact, quand il semble si travaillé à la perfection, comment se fait-il que l’on arrive à rencontrer des samouraï dans les hommes d’affaires et des geishas dans les adolescentes fanatiques de mangas, comment se fait-il que la tradition existe avec autant de puissance sous des formes ultra modernes, comment un monde, une hiérarchie, une organisation, une société, ont-ils pu aussi peu changer tout en étant si influencé par l’Occident et si pris dans une course vers le futur ? Quel est ce mystère, le Japon ? L’Inde, là encore, pose les mêmes questions sous des formes pourtant si contraires, avec l’ombre d’un temps qui ne passe pas ou n’existe plus. Au Japon, le temps semble jouer sur les rythmes cardiaques – freinant, accélérant, stoppant, droguant les minutes. Mais, mais : samouraï et geishas sont toujours là. Et ce n’est pas pour le touriste. Ils sont là, dans le futur. Ils ne s’éteignent pas, comme les lanternes des cimetières bouddhistes chuchotants. Est-ce qu’on meurt, au Japon ? L’Inde encore, un mirage avec la même question ! Est-ce quelque chose que l’on peut comprendre sans y voyager ? J’aimerais arriver à transmettre ce sentiment. Que quelque chose passe et s’est arrêté sur vous ; vous traversant. Civilisations fantômes : c’est cela même, le fait d’être Casper, qui leur permet d’être et le passé et le futur en même temps. Et le présent ? Le présent, c’est ce que le voyage nous fait vivre et qui nous fait tomber amoureux. De l’instant, de son partenaire, de son hôte, du pays, dans le renouvellement de chaque jour dans sa nuance : un ciel différent, une autre épice, un autre sommeil… C’est aussi le présent du dédain, l’émotion qui s’emballe, le Japon qui m’échappe et me donne envie de me retrancher dans mon coin : au secours, société de consommation exacerbée, au secours, le Pop Art n’est pas encore passé ici pour dire qu’une femme qui sert de table, ce n’est pas l’évolution – ni un réel objet décoratif, mais une œuvre d’art : le début d’une réflexion, la naissance d’une pensée qui va influencer nos cultures. Cette notion existe-t-elle ici ? Faut il avoir peur des société machistes ? Que faut il penser encore d’une société machiste qui n’exclue pas la liberté ? Plus simple, beaucoup plus simple de penser au Moyen Orient, avec mes petites idées préconçues. Ici, pas moyen de me repérer – ma pensée n’arrive plus même à être étroite. Elle se perd au contact de la culture du travail, de la sexualité mise en avant et de l’émotion taboue, du manga porté comme un uniforme, de l’enfance éternelle, au contact de la nudité dans un bain d’eau chaude et de la surprotection de soi dans le contact avec le monde extérieur, elle se perd dans les ruelles vides, dans le son lointain d’une sirène accompagnée d’une voix dont je ne comprends pas les sons, dans les ruelles encombrées de monde où le regard n’existe plus : il s’est vitré pour atteindre le stade de focalisation neutre, pour ne pas tomber, ne pas bousculer, juste : aller du point A au point B.

Nous assistons à un show robotique, et je ne comprends pas qui rêve de porter la même petite culotte que le jour de ses 5 ans : l’homme, ou la jeune femme ? Qui est perdu ? Où est le vice ? Y’en a t’il un ? Qui a des tabous ? Nous, eux ? Il faudrait revenir sur des siècles d’écriture à l’encre, à l’aquarelle, aux sécrétions et au toucher pour arriver à comprendre la manière dont on pense l’homme et la femme ici. Il faudrait rester dix ans au Japon sans doute pour arriver à saisir comment se forment les personnalités, et quel est le modèle qui les rend repoussants et attirants à la fois, qui force le respect et le mépris en même temps (en une image, le regard de l’employée sur sa supérieure dans Stupeur et tremblements balaye toutes ces questions). L’image sans doute donne plus du Japon que les mots. On y revient. Je suis dans les descriptions floues et j’abandonne déjà : voyagez. Passez du temps au Japon. Pour vous questionner sur vous même, pour apprendre à aimer et détester un environnement, à vous adapter ou à vous redéfinir dans le refus catégorique. On quitte peut-être le Japon en se connaissant mieux soi-même – en tout cas mieux soi-même que le Japon.

Alors, qu’est ce qu’on peut – rapidement – dire du pays du soleil levant après un mois et demi passé à l’explorer tranquillement ? Deux semaines à Tokyo, deux semaines à Kyoto, et une dizaine de jours entre les deux pour visiter ses sites les plus connus, d’Ouest en Est et d’Est en Ouest, en se déplaçant (confortablement) en train (et, entre les deux, en marchant beaucoup).

Le Japon est un des pays les plus agréable au monde pour voyager. Jamais de retard dans les transports (même pas peur d’utiliser le terme « jamais » !), une sécurité à toute épreuve (jamais oui jamais besoin de cadenasser son vélo ou de penser au portefeuille qui déborde de sa poche), une propreté irréprochable (là aussi, du jamais vu), des habitants toujours prêts à vous aider, des structures d’accueil… accueillantes. Pourquoi s’en étonne-t-on ? Est-ce nous qui clochons, où bien est-ce eux qui, à force de chercher la perfection, ont robotisé leur humanité ? En tous les cas, pour un voyageur, c’est le plaisir absolu : on vous reçoit toujours avec le sourire (robotique ou non, c’est apaisant – comme les fauteuils massant).

Propre, bien éduqué, de bonne humeur, le Japon ne déçoit pas le voyageur. (Pour celui qui s’y installe, c’est différent – je ne pense pas que je pourrais vivre au Japon.) Magique est son prochain atout. Tant de temples, de forêts, de rivières émeraude et de volcans décrivent un paysage exceptionnel. Les saisons s’y expriment avec une grâce incroyable ; ce n’est pas la petite feuille qui tombe, le platane qui fait éternuer, la première neige frêle et le couple de papillon ou l’odeur d’un melon bien mûr, mais la rougeur splendide des érables en automne, l’éclatement de la peau blanche et rosée des cerisiers au printemps, le manteau lourd et délicat de la neige en hiver, enfin le cri de la verdure et l’aplomb du soleil en été. C’est l’intensité, la démesure, encore et encore : l’explosion.

Pourtant, si l’on s’imagine parfois, à cause des images que l’on nous donne de Tokyo surtout, le Japon comme étant un pays éclatant, on le découvre aussi très discret et d’une sobriété parfois soviétique. Je crois que c’est la discrétion au cœur de chaque ville que j’y préfère : pour chaque rue bondée, il y a un quartier entier quasiment vide, dont on devine une animation intérieure, dans les murs, derrière les murs. Pour chaque pan de béton, il y a des parcs immenses ou vivent paisiblement des poissons énormes et où s’épanouissent les rêves d’un Miyazaki. Les villes, ici, sont très découpées. Si vous tombez sur un magasin de musique, c’est qu’il va y en avoir vingt autres après. La géographie des villes est ainsi faite : quartier de la musique, quartier des équipements de la maison et de la cuisine, quartier des babioles touristiques (autour des temples), quartier des restaurants, quartier des bars, quartier des mangas, quartier informatique, etc. etc. Et puis, il y a les quartiers chaotiques, que l’on voit sur les cartes postales de Tokyo. Mais à vrai dire, Tokyo est un océan de calme et de tranquillité. C’est quelque chose que l’on apprend à la parcourir à pieds plutôt que de prendre le métro d’un point à un autre. Une ville n’est définitivement pas la même selon l’angle duquel vous la prenez.

Kyoto, elle, est magique : pas une centaine de mètres sans un temple, une pierre sculptée dans un recoin, un lieu à l’atmosphère intime, une structure de bois intrigante, un passage le long d’une rivière et l’ombre rassurante d’un bouquet géant de bambou, ou d’érable, ou de cerisier, ou… Chacun cultive son jardin en pots, devant sa porte. Et l’on trouve aussi, dans la ville, des rizières.

Quant au reste du Japon, dont nous ne recevrons que des extraits, c’est sublime, bien que très habité. Le dôme d’Hiroshima nous impressionne et, sans que nous nous y attendions, poigne violemment un bout de notre estomac. Les montagnes sont comme des draps défaits, recouvrant des duvets de plume verte. Ils portent à merveille la lumière du couchant. Le château d’Himeji est majestueux, mais pris entre la vision de deux pans d’immeubles (les jardins comme des passages d’un monde à un autre qui se ressemblent tout en étant différents, nous charmerons surtout). Dans les « Alpes » japonaises, nous expérimentons une nuit dans une maison traditionnelle, à l’architecture Gassho. Le temps s’arrête. De battre aussi le cœur des petites truites plantées toutes droites dans la braise s’est arrêté. Le feu est au centre de la pièce, et réchauffe le derrière d’une théière pendue au plafond. Notre hôte nous explique que les légumes ont été ramassés l’été dernier dans la montagne et conservés dans du sel (un DELICE). Le riz a été récolté par son mari.

Pour toutes ces choses, le Japon est à vivre, vraiment. De ce séjour dans les montagnes au cœur d’un village de quelques habitants à l’expérience de la furie tokyoïte du shopping et de la réalité virtuelle, en passant par notre nuit dans un temple bouddhiste où nous pouvons assister à la cérémonie du matin, se faire servir une cuisine végétarienne par les moines qui nous font le lit un peu plus tard tandis que nous patientons debout dans nos kimonos, puis plonger nos corps nus dans les bains d’eau chaude à l’ambiance tamisée, en passant par les forêts de cèdres soufflant leurs histoires dans les branches, par le train filant à toute allure dont les fenêtres rappellent celle d’un avion, par notre première éclipse de lune tandis que nous arpentons les ruelles de Kyoto, par notre étape dans un « love hotel » où l’on a, pour 35 euros, une suite de 50m2 qui comprend équipements karaoké, érotiques, audiovisuels, bain massant et lumières de toutes les couleurs, petit-déjeuner servi dans un placard connectant la chambre au couloir sans être vu, par celle dans les « business hotels » où tout est standardisé et « pratique », bref en passant par tout ce que le Japon peut offrir d’expérience diverses du ryokan à l’hostel international en passant par ses restaurants extraordinairement frais, le Japon respire, pour le voyageur, la santé, l’épanouissement, la découverte permanente de nouvelles visions et sensations. A commencer par l’excitation d’arriver dans des toilettes dont le couvercle s’ouvre automatiquement à votre arrivée, tire la chasse pour vous à votre départ, et entre temps vous arrose puis sèche les fesses.

Bienvenue au pays de la douceur qui crie et du chat qui fait coucou. C’est tout ce que j’ai trouvé pour le décrire… pour le moment.

  1. Flo
    23 novembre 2014 à 11 h 59 min

    Pour des personnes qui n’étaient pas très attirées par le Japon (si je me rappelle bien), je vois que le pays vous a comblé ! ^^
    En ce qui me/nous concerne, la décision de partir de France définitivement, certainement pour aller vivre à Tokyo, se précise de plus en plus.