Les pieds sur terre

Puisque ce blog vise à parler du monde (sans perdre de vue que nous en sommes toujours et de façon irrémédiable, le centre — à nos propres yeux), il serait temps de redescendre sur terre. Le monde en tête, c’est aussi ses précipices humains, ses fossés qui nous traversent ou nous séparent tous, ses guerres, ses combats.
Quand on pense à un tour du monde, on pense d’abord au plaisir infini de plonger son regard à l’horizon, un horizon différent, mais toujours vert, bleu, blanc. De l’herbe, du ciel, des vagues, de l’écume, des nuages ou de la neige.
On voit aussi des rencontres avec d’autres visages, la possibilité de reconnaître l’humain en l’inconnu, d’aimer les rides, l’innocence, la paix.
Mais ce que l’on soupçonne sans jamais s’en faire une idée, ou plutôt, en s’en faisant, comme on dit, « une petite idée », jamais une image, ce que l’on soupçonne ne vient à notre regard que forcé à regarder, provoqué, par l’« actualité », cette chose toujours plus décevante, cette vision et cette histoire du présent qui n’en finit jamais de se répéter. On est, je suis, ahurie. Ahurie de voir et d’entendre — excusez les tautologies — ce que je vois et ce que j’entends. Ahurie aussi par moi-même, qui étant ahurie n’en est pas moins inefficace et passive.

Je me demande ce que tout cela va produire. Quand on « sait », ou suppose, ou apprend que la vie d’un homme en société commence avec le meurtre du père, et qu’elle se finit en une réunion des frères, on peut s’autoriser à craindre pour l’humanité. Non pas craindre l’imminence du pire, parce qu’il est déjà arrivé, mais craindre l’incessance du pire. Il n’a pas suffi de tuer le père. Les frères se tuent entre eux. Les frères se tuent entre humains, et non plus dans la horde.
Quelle culpabilité va-t’ il falloir nourrir, quand on a déjà celle du meurtre symbolique, mythique, unique, spécifique? Pourrons-nous seulement la supporter encore, avec le poids de la folie ?

Une chose est sûre: je ne veux plus manger des coquillettes à Paris en regardant France 2, à écouter les Parisiens interrogés au pied de la tour Eiffel dire qu’il serait dommage de boycotter les Jeux olympiques alors que « c’est joli », ou parce que « le sport n’a rien à voir avec la politique » (ce qui est faux, tout ce qui a un rapport évident à l’argent en a un à la politique), ou parce qu’il n’y a pas de raison de se révolter, voyons, puisque cela se passe à plus de 1000 km (la France à vol d’oiseau — faut-il le préciser ?).

J’ai « vu » (c’était mes propres yeux, mais ce n’était pas mon regard) ce qui se passe au Tibet, là où j’avais logé beaucoup de mes rêves de pacifisme et d’harmonie (n’ignorant pas malgré tout son histoire tumultueuse), j’ai entendu quelques histoires de Boycott… Ce matin par exemple, celle de la coupe du monde de football en Argentine (1978), qui a été un échec — il fallait s’y attendre, on préfère voir les joueurs musclés et transpirants courir après un ballon (!) plutôt que de remettre en question la dictature argentine, en lui demandant juste où sont passés tous les hommes disparus (dont des français, pour ceux qui n’auraient de solidarité qu’envers une chose qu’ils ont « en commun » — la nationalité). Voir la lettre de Simone Signoret, qui a ému les joueurs comme on est ému devant un Walt Disney.
Je m’aventure peut-être (bien sûr sans m’aventurer) sur un chemin glissant — où je glisse inévitablement, de par mon ignorance et ma crédulité.
Mais j’avoue que mon rêve de voyager à bord du train le plus haut du monde, menant au Paradis tibétain , vient d’être contaminé par l’Enfer chinois. Je devrais certainement faire une croix sur ce train, que je préférais à la contestation, ni catholique, ni gammée, mais bel et bien une rayure, une rature, une correction — et même si le tourisme n’a rien à voir, me dira-t-on, avec la politique.